Textes en persan de l'Inde

Anthologie d'extraits de grandes oeuvres de la littérature indo-persane du 13e au 19e siècle

 

La masse de la littérature persane écrite en Inde du 11e au 19e siècle est plus importante que celle qui fut produite dans le monde iranien même au cours de la même période. Tous les domaines ont été explorés par les auteurs indiens d’expression persane, de la mystique à la médecine en passant par le lyrisme, l’histoire et l’astronomie, tous les genres littéraires de l’époque pratiqués pas eux : qasīda (panégyrique), ghazal, rubā’ī, masnavī, traité soufi, hagiographie, récit historique, etc.

Avec les genres littéraires et la prosodie, c’est aussi tout le répertoire d’images et de symboles des lettres irano-persanes qui fut adopté par l’Inde musulmane, et avec lui une esthétique fondée sur l’infini raffinement des variations autour d'un nombre limité de thèmes donnés, où tiennent une bonne place des dyades telles que la rose et le rossignol, la lampe et la phalène, le derviche et le roi, le Turc et l’hindou, l’échanson et le moralisateur, l’amant « tout suffocant et blême » et l’aimée (la courtisane, souvent) indifférente à ses tourments et accordant ses faveurs à son rival.

L’imitation des modèles classiques – un genre en soi, appelé nazīra – joua un rôle important dans la consitution de cette littérature. C’est assurément la Xamsa (les cinq poèmes) de Nizāmī qui est l’ensemble le plus imité, chaque imitation s’attachant à conserver le même mètre que l’original. Mais cela n’empêcha ni le génie ni l’originalité : le poème consacré à Lailī et Majnūn par Amīr Xusrau est un chef d’œuvre, une précieuse guirlande de tableaux exquis, là où le poème de Nizāmī, est une narration complexe et recherchée visant à l’expression sublime du pur amour.

Le premier grand centre des lettres indo-persanes fut Lahore, où al-Hujvīrī écrivit le Kašf-al mahjūb et où fleurit à la charnière des 11e et 12e siècles le poète Mas‘ūd ibn Sa‘d-i Salmān, seigneur terrien et homme politique, qui semble avoir été le premier à pratiquer le poème des douze mois (bārāmāsa), genre appelé à connaître en Inde un immense succès. Mais avec l’extension des conquêtes musulmanes vers l’est et le sud, le persan fut bientôt pratiqué dans toutes les grandes villes du pays, et l’arrivée massive de lettrés iraniens fuyant l’invasion mongole renforça considérablement le monde littéraire indo-persan à l’époque du sultanat de Delhi. C’est par exemple un poète khorassanien, Muhammad ‛Aufī, qui composa dans le Sind, au 13e siècle, le premier recueil indo-persan de biographies de poètes.

Dès que la domination musulmane fut fermement établie sur l’Inde du Nord-Ouest, le genre historiographique prit son essor, et avec lui, parfois sans frontière tranchée, celui du miroir des princes : les Ādāb al-harb va’l-šajā‘a (Code de la guerre et de la bravoure) de Faxr al-Dīn Muddabīr en est un bon exemple, truffé de citations du Coran, des Traditions et des classiques persans. La meilleure histoire composée à l’époque des sultanats est celle des Fīrūzšāhī par Baranī (m. vers 1365), qui regorge de jugements sur la conformité ou non des différents règnes à l’idéal de la charia. Un autre temps fort de l’historiographie indo-persane se situe à l’époque d’Akbar et trahit les mêmes préoccupations religieuses. Alors que le conseiller du roi Abū’l Fazl écrit une histoire très élogieuse du souverain dont il partage les audaces religieuses, le sévère moullah al-Badā’ūnī, dans son « choix d’histoires », se montre extrêmement critique envers l’empereur.

Un autre domaine majeur de la littérature indo-persane est celui de la littérature soufie sous toutes ses formes, des traités les plus spéculatifs aux poèmes les plus extatiques en passant les louanges à la goire de Dieu (hamd), les éloges du Prophète (na't) et la célébration des maîtres spirituels, dans les hagiographies (tażkira) ou la poésie. On peut ici les noms, pour les traités, du prince Dārā Šikoh, frère et rival malheureux d’Aurangzeb, dont le traité comparant terme à terme mystiques musulmane et hondoue est fameux (Majmū‘a al-bahrain « confluence des deux océans ») et évoquer une fois encore Amīr Xusrau, disciple de Nīzām al-Dīn Auliyā (m. 1325) et auteur d’un très volumineux dīvān de poésie mystique.

Avec le développement de la vie de cour, le ghazal, le masnavī et la qasīda connurent leurs heures de gloire. Même après que l’ourdou eut pris le relais du persan comme lingua franca et langue de culture des musulmans de l’Inde, ces genres continuèrent à briller en persan. Nombre de poètes ourdous, et parmi eux les plus grands, comme Mīr (18e siècle), Ġālib (19e siècle) et Iqbāl (20e siècle) écrivirent aussi des chefs-d’œuvre en persan.