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Histoire de la littérature persane
LA LITTÉRATURE PERSANE
LA LITTÉRATURE PERSANE DANS L’HISTOIRE Quand la poésie persane apparut, soudain et déjà presque formée, à la cour des princes de l’Est iranien, ce fut la première convergence en Iran de l’histoire littéraire et de l’histoire de la société. On sait comment le Khorâsân, province habituée à une vie autonome dès avant l’islam, avait été le lieu où s’était ourdie la conspiration qui provoqua la chute de la dynastie arabe des Omeyyades. Relayant divers mouvements d’allure messianique, des dynasties locales organisèrent progressivement la vie régionale. Ces siècles obscurs avaient laissé la vie culturelle suivre son cours dans les milieux terriens ; elle apparut au stade où elle avait évolué quand les princes, tous musulmans, choisirent de la faire prospérer à leur goût. Au temps des Sassanides, avant l’islam, la poésie était orale, la prose écrite ; celle-ci, la littérature mazdéenne mise à part, était surtout de divertissement et d’édification morale ; elle s’offrit immédiatement aux premiers traducteurs arabes, assurant sa continuité. Mais la poésie, qui couvrait un immense champ de la culture, surtout didactique et épique, était fondée sur l’accent et ne se concevait qu’accompagnée de musique ; les traditions orales résistent mal quand les goûts changent. Roudaki (mort en 940) représente à la fois l’ancien type des aèdes, et le type du nouveau poète : il a chanté, mais ses poèmes s’écrivent ; leur mètre n’est plus à accent, c’est le mètre quantitatif, d’influence arabe, qui semblait maintenant chanter tout seul. L’on n’est plus désormais que poète, et l’on vivra bien si l’on fait l’éloge des princes : la poésie persane a d’abord été lyrico-panégyrique. On peut classer les poètes de ce genre d’après les dynasties ; mais d’autres genres s’y mêlent tout de suite et retrouvent un certain nombre de thèmes de la poésie d’antan, épiques surtout ; ils sont marqués par l’ambiance pessimiste de la période sombre d’où l’on émergeait. La prose naît alors, répondant à des besoins plus immédiats, relayant l’arabe que ne pratiquait, d’ailleurs intensément, que la haute classe. La poésie de cour s’étend et se perfectionne à mesure que les dynasties successives s’affermissent ; au XIe siècle, à la cour des Ghaznévides, elle devient une grande affaire, gagne en verve, accroît sa technique ; elle s’étend peu à peu vers l’Inde, mais aussi au-delà de l’Oxus avec les Turcs islamisés ; sous les Seldjoukides, elle connaît son apogée et déjà ses excès dans la complication. Mais une autre poésie, de même technique, est née hors des cours : celle des hommes religieux qui chantent leur expérience et instruisent leurs disciples, ismaéliens et soufis principalement ; elle était destinée à se joindre à la première pour porter à maturité la grande poésie persane, mais par quel détour de l’histoire ! Le déferlement des Mongols a jeté l’Iran du XIIIe siècle dans une immense désolation ; on ne se presse plus à la cour, l’heure est à la prose qui narre ce qui s’est passé ; Djoveyni (mort en 1283), qui accompagna Hülegü dans sa conquête de l’Iran, domine le genre. Bien des lettrés cherchent refuge en Turquie et en Inde, où la littérature persane prend son essor à la fin du XIIIe siècle avec Amir Khosrow de Delhi. En Iran, la littérature s’intériorise, médite et prie, moralise. La dynastie mongole des Ilkhâns s’effrite vite, les dynasties locales foisonnent : une ère de renouveau commence pour la littérature, marquée par Hâfez et bien d’autres maîtres en tous genres. Tamerlan passé, la poésie se raffine au contact des cours, connaît la grande œuvre de synthèse de Djâmi (mort en 1492) ; mais le pays est en grand désarroi, le soufisme aide à espérer, c’est le temps de Ne’matollâh Kermâni (mort en 1431). Avec l’avènement des Safavides, au début du XVIe siècle, le shi‘isme devient la religion d’un État centralisateur : le soufisme est écarté ; la littérature se fait populaire pour attirer la ferveur envers les imâms, elle connaît aussi un grand essor en théologie. Le XVIIIe siècle, si troublé par l’invasion afghane, est la période, semble-t-il, la plus stérile de l’histoire littéraire en Iran. L’HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE PERSANE La poésie persane a été maîtresse de tous ses genres dès le siècle qui a suivi sa naissance ; sans doute profitait-elle de l’expérience technique de sa devancière, la poésie arabe ; mais elle est d’abord le jaillissement de ce qu’a exprimé l’Iran au moment où il quittait une nourrice abusive : il se rappelait son passé et se mettait à n’accepter que par choix ce qui lui était venu dans la confusion. Poésie d’inimitable simplicité : c’est ainsi que ses techniciens définirent son premier style ; elle a la vie et la promesse des sources qui donnent, presque seules, un fleuve ; ses renouvellements seront une quête vers sa prime fraîcheur, ce sera son charme et son drame. Elle est à l’image de ce premier matin de printemps, si fêté par les poètes, et qui débute l’année iranienne ; poésie de l’Orient, de l’aurore, du premier amour et de son premier vin, où se confondent les plans terrestre et céleste ; poésie qui restera si déconcertée par la révolution du temps : il ne tient pas la promesse du premier jour ; mais nowrouz, le premier de l’an, va revenir : est-il une autre poésie qui a tant chanté, au cœur de la désespérance, sa soif d’union à l’aimé ? Aimé cruel, il a déjà pris tout votre cœur au commencement qui est fini ; il se dérobe sans cesse, idole impassible auprès de votre flamme. La poésie persane est d’abord un cri vers l’Autre. On a dit qu’elle était de structure moléculaire : chaque distique est un noyau détachable, il harmonise en un tout la pointe de pensée et la pointe d’expression, il est le fait de grands rhétoriciens aussi, et versés dans toutes les sciences de leur temps. La qasidé, dont l’origine arabe n’est pas prouvée, est un poème composé à l’intention d’un prince ; elle est faite d’au moins dix distiques de même rime ; son introduction (tasbib) traite d’un thème de circonstance (fête, guerre) ou qui en dérive (vin, nature, amour) ; la louange du prince vient ensuite ; elle se termine par les vœux, qui doivent attirer une récompense au poète. Jusqu’au XIIIe siècle, elle connut de grands développements, avec ses écoles et ses styles. Le ghazal ressemble au tasbib de la qasidé : il est fait de quelques distiques de même rime, de forme très raffinée, d’expression plus personnelle ; ce genre poétique est lui aussi primitif, mais va prendre de grands développements à partir du XIIIe siècle ; son grand thème est l’amour ; Hâfez et Sa’di en sont les maîtres. Parmi les autres formes de la poésie, il faut mentionner spécialement le quatrain, connu lui aussi dès les origines ; la rime, habituellement AABA, est entre les parties des deux distiques qui le composent ; le quatrain touche à tous les sujets traditionnels ; ceux d’Omar Khayyâm en sont l’exemple le mieux connu en Europe. Le masnavi, long poème où la rime est entre hémistiches, constitue la forme des grandes compositions épiques, romanesques et didactiques. La poésie épique fut d’abord récit de gestes et connut son apogée au XIe siècle avec Firdousi ; au XIIIe siècle, elle se mit à narrer les hauts faits des grands du temps ; il existe aussi une épopée religieuse ; elle fut shi‘ite dès les Bouyides, chantant prouesses et martyre des imâms. Le masnavi fut également la forme de romans dont plusieurs sont issus de la tradition sassanide ; Vis-o Râmin, de Gorgâni, reprenait même une légende parthe ; ici encore, le sommet du genre se place avant le XIIIe siècle, avec les Cinq Trésors de Nezâmi Ganjevi, souvent imité ensuite. Le masnavi par excellence est celui de Djalâl ol-din Mowlavi (mort en 1273), trésor de l’enseignement soufi issu d’une très brillante tradition avec des hommes comme Sanâ’i et Attâr. Théologique, philosophique, morale, critique, satirique, la poésie persane a été tout cela très tôt également. La prose persane a cultivé elle aussi des genres très variés dès ses commencements ; elle est volumineuse et reste encore mal étudiée. On en trouvera une bonne approche dans l’introduction de Z. Safâ à son Ganjineye Soxan (1969). Deux faits sont, en elle, typiquement persans : d’abord sa langue, dans les ouvrages qui ont échappé au style fleuri en honneur à partir du XIIIe siècle ; puis les œuvres de niveau moyen (de fiction, de méditation et biographiques), dont l’étude permettra de restituer la vie des époques passées. Toute génération nouvelle s’affirme en s’assurant que l’ancien temps s’en est allé. C’est une manière encore de se battre avec lui, et la littérature persane n’a pas fini ce débat. Sa réussite dépend de son engagement dans les problèmes de son temps. On va voir qu’elle s’y est bien engagée.
Bibliographie E. G. BROWNE, A Literary History of Persia, 4 vol., Cambridge Univ. Press, 1902, rééd. 1969 H. MASSÉ, Anthologie persane (XIe-XIXe s.), Payot, Paris, 1950 G. MORRISON dir., History of Persian Literature from the Beginning of the Islamic Period to the Present Day, Brill, Leyde, 1981 J. RYPKA dir., History of Iranian Literature, Dordrecht, 1968 Z. SAFÂ, Anthologie de la poésie persane (XIe-XXe s.), trad. G. Lazard, R. Lescot et H. Massé, Gallimard, Paris, 1964, rééd. 1987 A. SCHIMMEL, Islamic Literatures of India, 1re part. de Modern Indo-Iranian Literatures, Harrassowitz, Wiesbaden, 1973 E. YARSHATER dir., Persian Literature, Bibliotheca Persica, New York, 1988.
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