D’après Denis Matringe, « Urdū », Encyclopaedia Universalis, CD-Rom version 10, 2005
Tout d'abord dédaigné par l'élite musulmane de l'Inde du Nord dont le persan était la langue de culture et d'administration, c'est à la cour des royaumes de Bijapur et de Golconde fondés dans le Deccan, après l'effondrement du sultanat de Delhi, que l'urdu connut sa première utilisation littéraire. De la fin du XVIe à la fin du XVIIe siècle se développa là une riche littérature, souvent religieuse ou traditionnelle, mais où certains écrivains, comme le roi Muhammad Quli Qutb Shah de Golconde (mort en 1613), introduisirent un lyrisme de couleur locale. La poésie dakhini atteignit son apogée avec Ghavvasi (mort en 1639) et Nusrati (mort en 1684).
Après l'annexion par Aurangzeb des royaumes du Deccan à l'Empire moghol (1686-1687), les poètes allèrent chercher des protecteurs dans d'autres villes, en particulier Aurangabad, la nouvelle capitale impériale. C'est là que vécut pendant une vingtaine d'années le plus grand poète d'expression urdu du XVIIe siècle, Vali (1668-1707). Après un passage par le Gujarat où il fut initié au soufisme, il se rendit à Delhi vers 1700. Là, ses vers connurent un vif succès, et sa venue contribua largement à l'adoption de l'urdu comme langue littéraire. Son jeune contemporain et admirateur Siraj (1716-1766) était lui aussi un excellent poète et devint rapidement célèbre jusqu’à Delhi. Mais initié au soufisme, il cessa d’écrire sur ordre de son maître spirituel. Il rassembla les vers qu’il avait composés auparavant en un divan et acheva en 1658 une remarquable anthologie de la grande poésie persane.
L'Empire moghol avait atteint sa plus grande extension sous Aurangzeb. Après la mort de celui-ci, en 1707, il se désagrégea rapidement, du fait notamment des intrigues de cour, de la sécession des grands feudataires et de la constitution de pouvoirs régionaux. Cet empire affaibli fut en outre confronté aux ravages causés par les armées afghanes de Nadir Shah, qui mit Delhi à feu et à sang en 1739, puis d'Ahmad Shah Durrani, qui ravagea la cité en 1757. Delhi perdit ainsi la stabilité qui lui avait permis de devenir le principal foyer de la poésie urdu durant les premières décennies du XVIIIe siècle. Après 1739, ce rôle revint à la cour des navabs (souverains quasi indépendants) de l'État d'Avadh, à Lakhnau, où finirent leurs jours des poètes qui avaient passé leur jeunesse à Delhi. Les trois plus grands auteurs de cette époque, qui comme d'autres écrivaient aussi en persan, furent Muhammad Rafi‘ Sauda (1713-1781), panégyriste et poète satirique, Xwaja Mir Dard (1721-1785), auteur de poèmes d'inspiration mystique, et Mir Taqi Mir (1722-1810), maître de la poésie amoureuse et lyrique. Parmi eux, seul Dard, soufi indépendant, finit ses jours à Delhi. Avec eux, la poésie urdu atteint une perfection classique dans les principaux genres cultivés alors, et empruntés à la poésie persane : le qasida, panégyrique, le ghazal, court poème en couplets rimés sémantiquement indépendants, le qit'a, identique au ghazal mais de sens suivi, et la ruba‘i ou quatrain. Le ghazal, genre alors le plus pratiqué, était surtout destiné à la récitation dans des assemblées poétiques conventionnelles appelées musha'ira, où une lampe était placée devant le poète dont le tour était venu de faire entendre ses vers. L'atmosphère compétitive de ces réunions et le goût pour le raffinement de la noblesse chiite locale d'origine iranienne favorisèrent le développement à Lakhnau d'une poésie sophistiquée, souvent précieuse et superficielle. Le poète le plus prisé du moment devenait ustad (« maître » en poésie) du navab. Mushafi (1750-1824), qui avait comme Mir et Sauda, ses premiers modèles, quitté Delhi pour Lakhnau, fut quelque temps celui du navab Sulaiman Shikoh. Il fut ensuite remplacé par Sayyid Insha Allah Khan (1756-1818), virtuose à l'originalité brillante qui fut aussi ustad du nouveau souverain Sa'adat 'Ali Shah. Avec les successeurs d'Insha, Nasikh (mort en 1838) et Atish (1785-1847), la poésie urdu de Lakhnau sombra dans le maniérisme.
Le renouveau vint de Delhi, où l'activité littéraire s'était revivifiée à la cour moghole. Elle y connut un éclat tout particulier sous le règne du dernier empereur, Bahadur Shah Zafar (1775-1862), lui-même poète, qui fut déposé par les Britanniques et exilé à Rangoon en 1857. C'est aujourd'hui Ghalib (1797-1869) qui est tenu pour le plus important poète d'expression urdu de l'époque. Il se fit rapidement un nom au Fort Rouge, siège de la cour, non seulement pour la qualité et la nouveauté de sa poésie urdu et persane, mais aussi pour sa fierté, ainsi que pour son goût des courtisanes, du vin et du jeu. Sa vie nous est bien connue grâce à une abondante correspondance en urdu et en persan, témoignage très vivant sur Delhi à cette époque. Dans ses vers en urdu se fondent l'héritage de la poésie persane classique, les audaces de celle de la dernière cour moghole, des symboles mystiques, des associations souvent déroutantes et des expressions typiques de la langue parlée. Ses divan (recueils poétiques) tranchent aussi par leur sincérité et leur humour.
Après la conquête du Panjab (1849), l'annexion d'Avadh (1856) et l'écrasement de la révolte des cipayes, la domination britannique en Inde atteignit son zénith. La seconde moitié du XIXe siècle fut celle du développement des chemins de fer, du télégraphe, de l'administration, de l'éducation, de l'imprimerie, de la presse, etc. Les musulmans de l'Inde du Nord se trouvèrent alors confrontés à de nouvelles valeurs, telles que le « progrès » et la « science », auxquelles ils réagirent diversement. Concernant le champ littéraire, la pratique d'une poésie traditionnelle put se maintenir dans les États princiers. Ainsi Dagh (1831-1905) quitta-t-il Delhi pour Rampur, où il bénéficia du patronage du navab, avant de devenir le poète officiel du nizam (« gouverneur ») de Hyderabad. C'est en Sir Sayyid Ahmad Khan (1817-1898) que l'idée de « progrès » trouva, parmi les musulmans indiens, son plus ardent défenseur. Devenu haut fonctionnaire de l'administration britannique en Inde, il écrivit un grand nombre d'essais et d'articles pour inciter ses coreligionnaires à s'engager sur la voie du progrès que leur ouvrait l'Angleterre victorienne, et à rationaliser l'islam à la lumière de la science moderne. Sir Sayyid considérait que les musulmans formaient en Inde une « nation » distincte, dont les intérêts passaient par une coopération loyale avec les Britanniques. Sous son impulsion fut fondé en 1875 à Aligarh le Mohammedan Anglo-Oriental College. La figure littéraire de proue de l'Alligarh Movement fut Hali, auteur d'une biographie de Sir Sayyid, et dont le chef-d'œuvre, Musaddas (Hexamètres, 1879), dépeint en stances épiques le passé glorieux des musulmans, qu'il vilipende pour leur déchéance et incite au renouveau.
Hormis quelques traités soufis, il n'existait pas d'œuvre urdu en prose avant le début du XIXe siècle. Les Britanniques contribuèrent à leur apparition en faisant rédiger par des scribes au Fort William College de Calcutta des récits en urdu pour servir de manuels à leur état-major. À la même époque fleurissaient à Lakhnau des histoires merveilleuses (dastan) écrites dans un urdu très persanisé. Plus tard vinrent des fictions historiques, des fables réformistes comme celles de Nazir Ahmad (1831-1912) sur l'instruction des femmes et l'éducation des enfants, et les écrits de l'Aligarh Movement. Mais c'est en 1899 que Mirza Rusva écrivit le premier véritable roman en urdu, un pur chef-d'œuvre, Umrao Jan Ada, nom de l'héroïne du livre. Une courtisane de Lakhnau y fait le récit de sa vie à l'époque de la révolte des cipayes.
La première moitié du XXe siècle fut marquée en Inde par la montée en puissance du mouvement national et le développement des affrontements politico-religieux entre hindous et musulmans. Parmi ces derniers, l'écrivain dont l'influence fut la plus considérable est indéniablement Muhammad Iqbal. Avocat de profession, il produisit, en persan, en anglais et en urdu, une œuvre variée, tendue vers l'action, l'originalité, la dynamique. L'élan enthousiaste de ses poèmes, sa vision de la grandeur de l'homme musulman régénéré et sa participation à l'activité politique de la Ligue musulmane l'ont fait considérer par les Pakistanais comme le père spirituel de leur État. L'époque d'Iqbal est également celle de l'apparition de la nouvelle en urdu, dans les textes poignants, d'abord idéalistes puis réalistes, de Dhanpat Rae, dit Premcand (1880-1936), qui se tourna ensuite vers le hindi. Bientôt, sous son influence, des écrivains qui travaillaient à la radio, dans la presse ou pour le cinéma manifestèrent une attention plus grande aux problèmes politiques et sociaux, certains d'entre eux, tel Sajjad Zahir, s'orientant franchement vers le marxisme. Ils se regroupèrent, au milieu des années 1930, dans le Progressive Writers Movement, qui resta influent jusqu'aux lendemains de l'indépendance et de la partition. Issu de ce mouvement, qu'il quitta par la suite, Sa‘adat Hasan Manto (1912-1955) introduisit la sexualité dans ses nouvelles, orientées vers les aspects les plus sordides de la société indienne et la dénonciation de l'hypocrisie petite-bourgeoise. Les désillusions de l'indépendance et les déchirements de la partition marquèrent l'œuvre de poètes tels que Josh Malihabadi (1896-1982). Mais il revient à Faiz Ahmad Faiz (1911-1984) d'avoir su allier dans ses poèmes lyrisme amoureux et aspiration à la justice sociale en réorientant subtilement le langage symbolique hérité de la tradition classique. Aujourd'hui, en Inde comme au Pakistan, la pratique d'une poésie traditionnelle coexiste avec des œuvres influencées par tous les courants et tous les thèmes de littérature occidentale.
Bibliographie
M. GARCIN DE TASSY, Histoire de la littérature hindouie et hindoustanie, 3 vol., Paris, 1870-1871
D. J. MATTHEWS, C. SHACKLE & S. HUSAIN, Urdu Literature, Londres, Urdu Markaz, 1985
A. SCHIMMEL, Classical Urdu Literature from the Beginning to Iqbal, Wiesbaden, Harassowitz, 1975.