2001-2002
Séoul, été 1925 (I) : du chronologique au quotidien
De certaine insatisfaction face à l’histoire dominante de la société coloniale en Corée (1910-45) on a tiré un objet de recherche et d’enseignement limité dans l’espace (Séoul), limité dans le temps (l’été 1925), mais déjà assez vaste sur le plan démographique (250.000 Coréens et 85.000 Japonais) et, qui plus est, soumis à l’accident naturel d’une inondation majeure. On en attend plus de densité et de finesse.
On s’est attaché dans un premier temps à explorer les ressources de l’histoire sociale sud-coréenne lorsqu’elle s’éloigne des paradigmes d’interprétation du nationalisme et de la modernisation. On a ainsi pu repérer une « histoire de la vie quotidienne » (saenghwal sa) ancienne qui plonge ses racines dans l’anthropologie japonaise des années 20 (seikatsu) ou dans de plus braudeliennes structures du quotidien. Sous le vocable de « mishisa », on a d’autre part décrit le transfert récent en Corée des problématiques issues de l’Alltagsgeschichte et de la Micro-storia. Y posent problème moins les sérieuses divergences méthodologiques des modèles qu’une prémisse cachée de ces dispositifs : pas de description dense sans « sources denses » et exceptionnelles. En a-t-on en Corée ?
Les notions de contexte, de cadre et d’ambiance ont été ensuite examinées pour caractériser les années 20 et situer 1925. Placé à la frontière de l’histoire savante et de l’histoire populaire, le genre des chronologies a fourni les premiers repères. On en a exhibé de diverses sources (des manuels aux encyclopédies spécialisées) et de diverses périodes. D’une manière, les outils sud-coréens en ligne qui proposent désormais des chronologies extrêmement détaillées ne permettent pas de gagner en finesse : les faits « historiques », simplement multipliés, restent encodés en quelques mots, enregistrés dans leurs commencements ou dissipations, et soumis à la sémantique exclusive de l’action politique inchoative (attaque, arrestation, fondation, dissolution).
On y aura retrouvé ce qui était finalement attendu pour ces années 20 d’Asie orientale où se réverbèrent les échos de la Première guerre mondiale et de la révolution soviétique : ouverture démocratique, affirmation des sociétés civiles, « politique culturelle » dans un premier temps ; raidissement étatique, conflits sociaux, enrôlement des cultures dans un second temps. L’année 25 s’y trouve construite comme un tournant. A l’échelle régionale asiatique, le Japon se voit pris en tenaille entre le « retour » de l’Occident et la menace communiste.
Il n’est pas exclu qu’il ait lu la grande inondation coréenne de cette année-là comme une métaphore de ses inquiétudes obsidionales. On doit pourtant s’interroger sur un contraste : abondance des sources japonaises (rapports, mémoires, récits) qui traitent de l’événement dans son sillage d’une part, silence éloquent des chronologies coréennes d’aujourd’hui d’autre part. S’il est sans doute plusieurs manières d’en rendre compte (hétérogénéité des types de sources confrontés, résonance événementielle courte), on a jugé plus féconde l’hypothèse d’une manipulation de l’accident. Recentrée exclusivement sur la capitale coloniale, l’inondation de l’année Eulch’uk permet d’exhiber la maîtrise coloniale, de promouvoir les policiers et, surtout, de procéder à l’héroïsation de citoyens ordinaires, coréens et japonais. Elle fournit donc un tremplin idéal au brouillage de la situation coloniale. On comprend dès lors que les sources coréennes soient plus circonspectes, en cherchant à rétablir la vérité des ségrégations (oubli des pauvres banlieues et des provinces) tout en niant la nature exceptionnelle de l’événement.
On en aura tiré au final une mise à distance de l’idée de « tournant ». La dynamique qui se révèle dans cette inondation témoigne d’un déplacement constant des modalités du dualisme colonial guidé entre autres par le moteur de l’occultation — japonaise — et de la désoccultation — coréenne.
2002-2003
Séoul, été 1925 (II) : l’espace social
Choisie au départ pour les seules perspectives d’interactions extraordinaires qu’offrait à la connaissance du Séoul colonial – coréen et japonais – l’histoire de la plus grande inondation locale du siècle, l’année 1925 s’est révélé présenter un terrain d’investigation plus vaste et un objet de questionnement plus riche que prévus.
Y renvoient un nœud dans les sources et une récente révolution documentaire. Outre l’épaisseur exceptionnelle quoique dissymétrique et mal exploitée d’un corpus de récits, pluriels et en deux langues, le milieu des années 1920 vit le passage des grandes enquêtes qualitatives des débuts de la colonisation à la constitution de vastes corpus statistiques (recensements modernes, achèvement d’un second cadastre urbain à Séoul). Surtout, la politique sud-coréenne de massive mise en ligne de sources variées – il faut en évaluer les modalités et les effets – affecte désormais profondément les stratégies de recherche conçues depuis Paris.
Couplée à l’inscription dans le stimulant programme de recherche sur les colonisations qu’ont naguère formulé Ann Stoler et Fred Cooper (Tensions of Empire, 1997) et à l’identification d’une ressource méthodologique chevillée aux sciences sociales françaises – l’espace –, cette « nouvelle condition documentaire » a conduit le séminaire à explorer plus systématiquement les formes spatiales et les territorialités sociales actives du Séoul colonial.
A la définition des contours mouvants (écologiques, juridico-administratifs, socio-morphologiques et sémantiques) de l’objet « Séoul 1925 », on a ajouté cette année l’exploitation de la ressource rare et récemment exhumée de données sociales distribuées à l’échelle fine des 186 quartiers de la ville officielle. Fussent-elles encore limitées à un très petit jeu de variables résidentielles (toponymie administrative, nationalité, genre, structure familiale), elles ont permis – au prix de la difficile reconstruction des limites administratives internes – de tracer la cartographie socio-ethnique fondamentale de la capitale coréenne.
Tout d’abord, on y aura lu le redéploiement à l’échelle de la « capitale nouvelle » – l’ancienne cité fortifiée et son flanc sud ouvert et centré sur gares et base militaire – d’un schéma socio-spatial ancien. Dans la longue durée, l’identité de Séoul oppose en effet une ville du nord et une ville du sud dont varient l’échelle et le contenu social (domination politique, ethnique, socio-économique). En valorisant le Sud, l’ère coloniale en inversa durablement les polarités. Dans les termes d’une ségrégation nationale exhibée et dénoncée, la presse coréenne de l’époque ne manqua pas d’y repérer une des inscriptions du dualisme colonial : au village du Nord (Pukch’on) la vie coréenne, au village du Sud (Namch’on), la vie japonaise.
Les données sociales fines ont permis de revenir sur ce schéma binaire. Moins pour en contester la forme générale (elle est exacte) que pour en contester la validité absolue. Le travail de cartographie a donc mis en évidence un schéma spatial plus complexe. Pour une part, il ajoute au schéma Nord/Sud une dimension centre/périphérie qui affecte la perception du Sud de Séoul où cohabitaient fonctionnaires japonais et prolétaires coréens. Pour une autre part, il affirme l’existence dans la partie intra-muros d’une zone intermédiaire de peuplement mixte qu’il faut expliquer aux échelles plus fines de l’îlot ou de la maison.
Ce travail a aussi permis d’orienter la recherche future face à un objet « lourd ». La cartographie des données sociales fondamentales permet ici non seulement d’identifier des quartiers-types et d’autres bizarrement atypiques. C’est à un petit nombre choisi d’entre eux que seront donc consacrées, et à d’autres échelles, les explorations à venir.
2003-2004
Séoul 1925 (III) : l’écume des jours
Face à l’abondance des sources dans deux langues exotiques – où les tables statistiques consacrées à 350.000 habitants et 200 arrondissements doivent être, case après case, retranscrites en chiffres arabes –, face à la mise en ligne de nombreuses ressources primaires s’imposent deux nécessités de la méthode pratique : acceptation de certaine lenteur de la recherche ; urgence des procédures de mises en forme qui guideront l’échantillonnage et de là conduiront les efforts de densification. Installé dans cette posture, le séminaire a poursuivi l’ancienne route menant à « Séoul 1925 » où l’on interroge les formes et frontières d’un dualisme colonial original (sans aucune des usuelles évidences de façade) et les formes diverses de son actualisation dans la vie quotidienne urbaine coloniale (pas nécessairement conflictuelle au demeurant). En prolongement de deux séminaires antérieurs consacrés aux « chronologies » et aux enquêtes sur les conditions de vie (saenghwal/seikatsu), on s’est interrogé sur les moyens de saisir « l’écume des jours », soit le temps des préoccupations locales, des soucis quotidiens des Séoulites.
La presse quotidienne nationale offre ici, et de très loin, la meilleure ressource : encore faudrait-il tenir compte en l’utilisant de la multiplicité des titres disponibles (quand domine dans l’historiographie coréenne, en vertu d’un index remarquable, le seul Tonga Ilbo) et lui comparer systématiquement le japonais Keijô nippô (utilisé surtout par l’historiographie japonaise…). En première approche, on a donc choisi d’utiliser une base de données recueillant, en deux volumes, les titres et références des articles consacrés à Séoul dans le Choseon ilbo, un autre quotidien majeur entre 1920 et 1940, trop rarement utilisé. Un premier dépouillement a permis de donner à « Séoul 1925 » une couleur. Entre un début des années 1920 encore fortement marqué par les mouvements politiques formés dans le sillage du 1er mars 1919 et les années 1930 obsédées par la machinerie des fonctions et des « problèmes urbains », la presse de 1925 place toute une ville sous l’emprise d’une insécurité inquiète où s’enchaînent grèves, crimes, drogue, suicides, épidémies et catastrophes (inondations). Loin des lectures (politiques et nationalistes, fonctionnalistes) habituelles, on a tenté de rapporter les formes multiplies de cette anomie rampante (à quoi correspond un vif essor des mouvements sociaux) à la situation coloniale d’une part, à l’émergence segmentaire d’une société civile d’autre part.
En apparence, les quelques 1500 articles qui forment ce premier corpus ne trahissent jamais – et certainement pas sous des formes explicites dans le titre – les réalités de la situation coloniale. Il faut aller au-delà. Ce fut bien la tâche finale assignée à ce long inventaire que d’orienter l’enquête à venir vers des lieux concrets de l’espace séoulite, vers des thèmes a priori inattendus, vers des événements du temps local aujourd’hui absents des chronologies. On verra plus tard à partir de là, ce qu’en retient (ou pas) par comparaison la presse des colons japonais.
Ont par ailleurs été convoqués en contrepoint, les dessins de presse de la revue Kaebyeok – qui mobilisent toutes les ressources du dualisme (homme-femme, noir-blanc, centre-périphérie, assis-debout, habillé-nu, etc. – et le Journal de Yun Ch’iho, grand propriétaire et éducateur réformiste : tout à sa Bible, à ses comptes, aux visites de ses obligés et aux plaisirs toujours renouvelés qu’il tire des sources chaudes…
2004-2005
Séoul 1925 (IV) : Capitale de papier
Capitale coloniale, le Séoul du mitan des années 1920 réclame de confronter l’évidente unité d’un organisme urbain encore assez compact aux modalités compliquées et changeantes d’un dualisme ethno-national où se posent, se composent, se superposent et s’opposent une ville coréenne et une ville japonaise. Après avoir, ce dernier lustre, exploré les modalités de cette tension dans l’espace résidentiel puis dans le quotidien ordinaire, enfin dans le temps d’une crise aiguë, le séminaire a cette année battu le pavé d’une capitale de papier en confrontant imaginaire coréen et japonais de Séoul. On a privilégié les images de la ville savantes (sur le mode journalistique) ou pratiques (sur le mode touristique) en mettant côté à côte un numéro spécial de la revue coréenne généraliste Kaebyeok [Genèses] daté de juin 1924 et un guide japonais, Keijô annai [Guide de Séoul] publié en juin 1926.
Il faut certes tenir compte de la dissymétrie –attendue– des visées : là un décryptage des lignes de force enfouies de la nation coréenne, ici un caléidoscope discontinu des hauts lieux de la modernité japonaise ; ici et là : les revendications concurrentes d’un patrimoine historique aux significations problématiques ; d’où, côté coréen, un inventaire détaillé du capital culturel local (écoles, églises, gens de lettres), des marges licites (théâtres et courtisanes) et des points noirs urbains (pauvreté et superstitions), et l’omniprésente ironie anti-coloniale ; d’où, côté japonais, un registre sérieux et sec, thématique et argumenté (chiffres et cartes) appuyé d’abondantes photographies qui s’adresse aux Japonais de la métropole en exhibant une double fierté –sans envers possible– : bonne gouvernance moderne (banques, écoles, bibliothèques, dispensaires, crématorium) et connaissance approfondie du terrain (mœurs, langues, fêtes des Coréens).
Cette configuration, où « l’Autre » intime de la colonie se voit finalement réduit au strict minimum et comme acculé à un unique rôle, est conforme à ce que nous apprennent par ailleurs les romans de l’époque (Yeom Sangseop, Ch’ae Mansik) : évitement et dénégation réciproques. D’où l’intérêt qu’il y eut à tenter la cartographie croisée de ces imaginaires : parcours touristiques et occurrences des noms de lieux furent donc relevés et comptés pour être mis en carte. On n’a pas été surpris que l’exercice retrouvât en gros les modalités déjà repérées de la division coloniale de l’espace (Nord vs. Sud, Intra vs. Extra muros, centre vs. périphéries). Pourtant, loin d’un modèle strictement ségrégatif (ghetto ou apartheid), ce fut pour y voir émerger – certes à une échelle encore trop grossière, certes dans des domaines limités : chalandise et loisirs – certain principe de superposition des territoires. En bref, si chacun des deux segments de la société urbaine coloniale accentue dans ses cartes mentales les espaces où sa culture est la plus dense, des incursions exploratoires sur le territoire de l’Autre (double exotisme ?) témoignent d’une pratique de la ville moins « évitante » que prévue. Voire : contre les représentations usuelles où s’opposent l’avenue Chongno « des Coréens » à l’avenue Hommachi « des Japonais », émerge l’avenue Hwanggeum/Kogane comme un lieu central d’interactions… à définir.
Il faudrait pour cela étendre et trouver d’autres sources contemporaines. Car une rapide comparaison avec le seul document équivalent disponible, un épais numéro spécial de la revue coréenne Pyeolkeon’gon [Un Monde étrange] publié en septembre 1929, a conduit le séminaire dans une tout autre direction. D’une manière, qu’ils soient en coréen ou en japonais, les deux volumes du milieu des années 1920 véhiculent encore le modèle de la ville-lettrée dont ils combinent désormais deux espèces (du bureaucrate-lettré au technocrate-expert) en marginalisant militaires, marchands et professions libérales. Au seuil des années 1930, en revanche, Séoul émerge enfin dans les regards en tant que ville-société : non seulement comme ensemble de problèmes sociaux, mais encore comme mode de vie, cultures, sociabilités, groupes, modes, mythes modernes. Avant de gagner Chicago, l’esprit de Simmel soufflait-il sur Séoul ?
2005-2006
Séoul 1925 (V) : Mesures coloniales – enquêtes, statistiques et recensements
Avec Séoul pour visée, le séminaire a porté sur la production des données quantitatives autour de 1925. Il est en effet apparu qu’une fois mis à part une poignée d’auteurs et de monographies formant discours, le corpus des savoirs coloniaux relevait en masse des variétés d’une littérature grise informée par la mesure : chiffres, tableaux, graphiques. S’est imposée une autre évidence : si le pouvoir d’enquêter à l’échelle de la péninsule fut à la seule main du Gouvernement général, d’autres acteurs semi-indépendants (universités nippones, missions d’enquêtes ad hoc sociétés savantes, etc.) ont pu produire d’autres données certes plus limitées, mais sérieuses sinon toujours innocentes.
A une époque où les sciences humaines et sociales commencent tout juste de se diffuser en Corée par des canaux publics (création de l’université impériale de Keijô en 1926), les savoirs sur la Corée publiés (approuvés) par l’Etat relèvent de trois genres principaux : les enquêtes (chôsa/chosa), les statistiques (tôkei/tonggye) et les recensements (kokusei/kukse).
Des premières, on a retenu l’extrême hétérogénéité de styles et de contenus ; le caractère souvent schématique (loin des modèles de surveys posés par Le Play, Booth ou Yokoyama) ; enfin la distribution périodique inégale, mais significative des besoins politiques : les enquêtes abondent aux débuts et à la fin de l’épisode colonial. Souvent thématiques et pan-coréennes (Les marchés de Corée, les Foules de Corée, etc.), rarement locales (outre l’obligatoire objet « village »), elles nous en apprennent peu sur Séoul.
D’où qu’entre 1920 et 1936 dominent les savoirs fondés sur la mesure. Grâce à un ouvrage récent de Pak Myeonggyu et Seo Hoch’eol (Singmin kweollyeok-kwa t’onggye [Pouvoir colonial et statistiques]), publié à Séoul en 2003, le séminaire a pu rapidement installer d’utiles généralités. En posant d’une part une circulation impériale complexe des outils quantitatifs : si les idées et les institutions viennent du Japon pour s’appliquer aux colonies, c’est volontiers le mouvement inverse qui marque les pratiques et essais techniques (le premier recensement « japonais » a lieu à Taiwan en 1905). En repérant d’autre part les profondes continuités du personnel technique spécialisé derrière l’incessant redécoupage des organes et rattachements administratifs.
Venu le temps de mobiliser ce vaste ensemble de données publiées pour le mettre au service d’une histoire sociale du Séoul colonial, il faut pourtant déchanter. Et pour d’autres raisons que celles, structurelles et banales, qui les jaugent à la tare de leur genèse coloniale. Ainsi, les épaisses collections de statistiques ont-elles pour fonction essentielle de recueillir et mesurer le périmètre, et les actes (gyômu/eommu), en bref l’action de l’Etat colonial. La société péninsulaire ne s’y trouve jamais visée en tant que telle : elle s’y esquisse moins comme un objet de connaissance convoité que comme un reflet, diffracté, indirect, et finalement fuyant renvoyé au miroir des actes publics d’administration. Les données géographiques sont grossières, les données de stratifications inexistantes, les données d’ethnicité apparaissent ou disparaissent sans raison aisément repérable. L’abondance a pour seul (et inutile ?) ressort la maniaquerie compilatoire des rapports hebdomadaires…
Tels que publiés, les recensements généraux (le premier en Corée est organisé en 1925) ne sont guère plus utiles. Certes, malgré la fiction administrative d’une indifférenciation de gestion des populations, ils réintègrent enfin Coréens et Japonais à leurs territoires respectifs. Toutefois, les autres items collectés sont si rares (nom, genre, âge, position familiale, adresse, lieu de naissance) qu’une fois remis et agrégés au pot des provinces, ils laissent encore échapper la société séoulite. Ou plutôt : ces recensements des années 1920 réclament notre vigilance renouvelée. Car une seule cruciale « question sociale » taraude le pouvoir colonial : qui est où au moment T ? En ces temps d’intenses turbulences (démographiques, politiques), un seul mot inquiète : undong/undô (mouvements, mobilités).
Au-delà, il faudrait donc renoncer à approcher le Séoul colonial par le chiffre réglé et se contenter des bribes de mesure sans rime ni raison qui courent les enquêtes et la presse ? Pas tout à fait heureusement. On dispose par chance pour Séoul d’un document exceptionnel à tous égards. Pur monument de littérature grise, le Keijôfu kanko kokusei chôsa [Recensement intérimaire de Keijô] de 1925 fait bien mieux que nous offrir ses résultats à l’échelle fine des 200 quartiers de la capitale. Cas unique, il nous livre aussi par le menu tout l’appareillage péri-statitisque (méthodes, enquêteurs, informations, traitement, contrôle) sans la connaissance duquel les chiffres publiés in fine restent vains et muets. Ce sera la matière d’un prochain séminaire.
2006-2007 :
Etudes coréennes/Han’gukhak : Séoul années 20 et la Bibliographie coréenne
Le titre l’indique : dans son année d’inauguration, ce séminaire a pris le parti d’une géométrie compliquée. On préfère la dire exceptionnelle, exploratoire et programmatique.
1) Pour partie, il a poursuivi l’enquête des années antérieures en ouvrant un nouveau chapitre sur l’histoire sociale du Séoul colonial des années 1920. On a tenté d’y prendre la mesure du hiatus qui oppose deux textes consacrés à la capitale, dans le magazine Kaebyeok [Genèses] de juin 1924 d’une part, dans la revue Pyeolgeon’gon [Un monde étrange] de septembre 1929 d’autre part. De l’un à l’autre, c’est moins la ville et le moment qui changent que le regard. Porteur d’une vision et d’un projet politique, le tableau urbain de 1929 se révèle plus « intérieur » –plus centré sur la société urbaine coréenne, moins sur l’impérialisme japonais– que son prédécesseur d’un lustre. D’où une plus grande attention portée aux acteurs sociaux, à leur dénomination et à leur différenciation, à leurs pratiques quotidiennes dans l’espace public. Elle pose l’urbanité séoulite nouvelle contre le reste « provincial » du pays et institue la ville comme lieu de tensions multiples, mobiles, illisibles. A déchiffrer.
2) En contrepoint, le séminaire a posé les jalons d’une réflexion sur les liens entre l’aire culturelle « Corée » et les « Etudes coréennes ». On y a décrit une conjoncture animée par une double dynamique. Sur le plan intellectuel et idéologique, l’objet Corée se voit désormais « dé-sud-coréanisé ». Il enveloppe de plus vastes territoires, depuis la Corée du Nord jusqu’à la diaspora en passant par des frontières plus immatérielles –couples mixtes, bi-nationaux, adoptés. Sur un autre plan, plus institutionnel et hégémonique, la diplomatie culturelle ou les universités sud-coréennes mondialisées tentent de s’approprier ces « nouveaux mondes coréens ».
Ces jeux de puissance influent sur un domaine d’études qu’il est difficile de décrire comme un champ. Les « Etudes coréennes » renvoient en effet à des institutions étanches, à un espace de savoirs divisé en nations, en domaines de langues (coréen contre anglais), en blocs d’influence (face au bipôle Corée du Sud/Etats-Unis, les isolats nord-coréen, japonais, européen).
Certaine circulation relie ces pôles. Elle dépend d’un petit nombre de personnes, de lieux et de circuits d’échange dont la mécanique reste à démonter. L’assemblage des compétences (discipline et bilinguisme coréen-anglais), les lieux d’interface (Hawaii comme place centrale), les rythmes différenciés de l’échange (temps court des colloques, temps moyen des échanges de références, temps long des traductions) constituent les premiers éléments de cette géo-socio-histoire des Etudes coréennes. Arnaud Nanta est intervenu sur ce thème en proposant deux exposés sur les institutions locales du savoir colonial japonais (les missions ethno-archéologiques et l’université impériale de Keijô).
3) C’est naturellement qu’un troisième thème, consacré aux livres dans les études coréennes s’est esquissé. En cette année anniversaire des relations franco-coréenne, Maurice Courant (1865-1935) et sa monumentale Bibliographie coréenne de 1894 s’imposaient. Pour intrigante que soit la figure –peu étudiée– du diplomate-savant dans l’histoire des premiers contacts , pour impressionnante que soit en volume une œuvre bâtie sur deux petites années de terrain coréen, pour précoce qu’ait été la traduction de Courant (en anglais, en japonais), son influence durable – les 4000 fiches de son catalogue ont été traduites en coréen en 1994– ne relève pas de la simple révérence patrimoniale. Comme le prouvent d’autres textes tel le remarquable Répertoire historique de l’administration coréenne, il y a un génie discret de Maurice Courant. S’il consiste d’abord à déceler l’originale vivacité coréenne derrière la façade sévère des formes sinisées, il voit et comprend bien au-delà. Ainsi lira-t-on là une authentique histoire socio-culturelle de la Corée classique derrière le catalogue recomposé d’une bibliothèque imaginaire. Ainsi lira-t-on ici, sous couvert de nomenclature étatique, une véritable histoire sociale repérant les hiérarchies et fonctionnements réels de « la matière administrée ». D’une manière, l’œuvre de ce précurseur reste encore à déployer…
2007-2008 :
1) Séoul 1920-1940 : sources sérielles, storytelling et indexation
A la mesure d’un public riche en étudiants nouveaux, le séminaire a pris le parti assumé d’une série de mises au point méthodologiques consacrées aux quotidiens coloniaux coréens –sources au rendement élevé pour qui s’intéresse à l’histoire sociale du Séoul colonial. Il s’est donc trouvé harmonieusement entrelacé aux conférences du prof. Jun Bong-gwan (KAIST), invité en janvier, qu’une fréquentation assidue de ces mêmes matériaux conduit à la pratique littéraire du « storytelling ». Il y fait mieux cependant qu’alimenter le public en « petites histoires ». Par la bande, il force l’introduction de nouveaux objets (argent, agioteurs, meurtres, scandales sexuels) qui peinent à figurer au registre de l’histoire légitime en Corée du Sud.
Dans sa première partie, le séminaire a abordé la question du traitement des corpus massifs de sources sérielles. On y a moins insisté sur les problèmes classiques de lecture (échantillonnages) et de traitement (traduction) que sur ceux, plus neufs, que posent leur numérisation et mise à disposition en ligne. Sur ce plan, l’abolissement magique de la distance Paris-Séoul déplace les difficultés. A partir de cas, on a testé les décalages (biais de sélection, décontextualisation, erreurs) entre sources originales et documents numérisés. Le séminaire s’est surtout centré sur l’examen critique des outils intermédiaires sensés rendre commode l’accès aux sources sérielles. En bref, il a été consacré aux index et à l’indexation. On s’est livré à une comparaison des outils disponibles (Index papier du quotidien Donga ilbo, série d’index (Chosun ilbo, Maeil sinbo) publiés par l’Institute of Seoul Studies). On les a ensuite rapportés, lorsque disponibles, aux outils de recherche qui escortent les bases de données en ligne. La rigidité de classement des index papier –une seule position thématique par item– pourrait signifier leur désuétude face à la puissance libre d’une recherche par les mots. Au final et pour la période travaillée, le combat est cependant moins inégal qu’il n’y paraît. Outre de lancinants problèmes de standardisation orthographique, les difficultés de dénomination et de sémantique historique, même pour une histoire proche, génèrent leur lot d’angles morts. Seule la fréquentation des sources permet donc de bien situer l’efficacité des outils de recherche.
2) Intelligences de la colonisation (avec Arnaud Nanta) : a) Pogeon/wisaeng et hygiène coloniale ; b) Histoire de l’annexion de la péninsule/Tabohashi 1943
Menée de concert avec Arnaud Nanta, la seconde partie du séminaire a tenté d’en donner l’illustration. A partir d’une base de données rassemblant 1600 titres tirés du Chosun ilbo pour « Seoul 1925 », on a testé le « jeu » entre « hygiène coloniale » (catégorie d’analyse en français actuel), « pogeon » (« santé publique », encodage thématique de l’index en coréen actuel) et les matériaux disponibles (le contenu réel des articles). Construite, la rubrique « pogeon » collecte des données de nature très hétérogène : épidémies, infrastructures sanitaires, éducation à l’hygiène et professions de santé. Se faisant, elle agrège de façon anachronique ce que l’époque tenait disjoint tout en démembrant et disséminant par ailleurs ce que l’époque tenait rassemblé autour du mot « wisaeng » (« protection de la vie », hygiène). Il faut ici dépouiller de plus copieuses rubriques (population, police et administration) pour espérer saisir à plein ce domaine décisif de la gouvernementalité coloniale. C’est sur un tout autre versant –l’arraisonnement de l’historiographie– qu’elle fut traitée par Arnaud Nanta dans une série de séances consacrées à Tabohashi Kiyoshi (1897-1945), professeur d’histoire à l’université de Keijô (Séoul) entre 1927 et sa mort. L’examen détaillé de l’ample préface à ses Ecrits sur l’histoire du gouvernement de Corée (Chôsen tôchi shi ronkô, 1944) a su mettre en évidence les effets d’écho entretenus par l’historien entre le contexte de guerre de sa rédaction et le récit de l’annexion de la péninsule au tournant du 20e siècle.
Disposé en clôture du séminaire, ce retour aux sources de la colonisation avait déjà nourri une séance de décembre lorsque Marie Kim-Seonghak, professeur à l’université de Saint-Cloud (Minnesota), était venue avec Jérôme Bourgon (CR au CNRS) exposer son travail sur la naissance du droit civil coréen à l’ombre des enquêtes coloniales sur le droit coutumier.
2008-2009
1) « Séoul 1920-1940 : interface spatiale et registres fonciers, 1925-1930
Il faut insister sur un particularisme de fait : l’empire colonial japonais s’est bâti dans le temps bref d’une ample mobilité démographique, projetant les populations de l’archipel sur des périphéries qui n’étaient pas désertes. Migration et mouvement naturel confondus, la population des Japonais de Corée bondit de quelques milliers de colons à presque huit cent mille, entre 1905 et 1942. Davantage qu’investir un territoire, ils durent s’insérer dans une société coréenne dense et mobile qui entamait transition démographique –passant de douze à vingt-cinq millions d’habitants– et mutation urbaine. Il est plusieurs façons d’aborder ces turbulences qu’ont renforcées les mutations du dispositif impérial japonais et les années de guerre. Il paraitrait ainsi dans l’air du temps de saisir ces mobilités aux échelles temporelles et spatiales de l’histoire globale qui dominent le champ renouvelé des études coloniales.
Dans le cas de la Corée japonaise, il semble non moins légitime de persévérer dans la voie choisie d’une investigation à l’échelle locale. Séoul où se concentrent mobilités colonisées et colonisatrices, Séoul où s’articulent toutes les échelles d’empire, offre matière à prolonger en terrain colonial les questionnements que produit ailleurs –mais à la même époque– la sociologie dite «de l’Ecole de Chicago». Entre morphologie sociale et interactions raciales, l’analyse de la capitale coréenne au milieu des années 1920 inverse toutefois les grilles d’analyse en disposant la masse des immigrés japonais en agents politiques dominants, en maîtres du jeu social. En quoi cette combinaison particulière peut-elle contribuer à réarticuler des notions –ségrégation, insertion, redistribution, assimilation, discrimination, intégration, etc.– qui forment le fonds de l’histoire sociale ?
Outre les interactions en tant qu’événements du quotidien colonial, le séminaire s’est donné pour objectif de mieux connaître une zone intermédiaire, assez vaste, de peuplement mêlé coréen et japonais afin d’en comprendre la forme, le sens et la dynamique.
Construite de façon statistique autour des valeurs moyennes de distribution ethnique (70/30), cette zone forme une frontière conjuguant ruptures spatiales (rivières, chemin de fer, enceintes, palais) et espaces de circulation et d’échange (hérités ou neufs). Au détour des annexes d’une source tardive, on a pu enfin trouver le détail des recensements de 1930 et de 1935 pour les 186 arrondissements de Séoul : pour la période visée (1925-1930), la croissance démographique ne se produit pas en zone mixte mais, au contraire, dans la « zone cœur » des bastions ethniques.
La propriété et les usages du sol séoulites ont fourni un second thème, soutenu par deux registres fonciers édités, après enquête systématique, en 1917 et 1927. Le travail synthétique de Kang Pyeongsik (Ilche sidae Seour-eui t’oji yeon’gu [Recherche sur le foncier colonial de Séoul], Séoul, Minjok munhwasa, 1999] a permis de s’y orienter assez vite. Si les données relatives à l’affectation du sol sont pauvres, celles qui disent la propriété sont une mine : foncier étatique, public, « moral » (églises, entreprises, associations), propriétaires privés classés par nationalité ou ethnicité offrent la promesse d’un bel atlas. On peut aller plus loin que Kang qui conclut, banalement… sur le caractère « colonial » de Séoul. Certes, la ville appartient pour moitié aux colons japonais. Certes encore, cette emprise s’étend entre 1917 et 1927. En éclairant un autre mode d’insertion des Japonais, l’approche cartographique suggère une série de « fronts fonciers » externes à la zone mixte : ils semblent liés à de nouvelles infrastructures publiques, générant redistributions et filtrages dans l’espace social colonial. On en déduit provisoirement que cette zone renvoie à deux profils : des quartiers où domine la dynamique libre de l’échange (marchandises, services, idées, sociabilités) marquées par l’accommodation ethnique ; et d’autres où se joue une dynamique de substitution sociale à l’ombre de l’autorité coloniale pour faire place aux colons japonais… et à leurs collaborateurs coréens ?
2) Intelligences de la colonisation (avec Arnaud Nanta) : a) Institutions et pratiques de la censure coloniale ; b) Archéologie et philologies
Le séminaire « Intelligences de la colonisation » a traité, durant l’année 2008-2009, de deux thèmes touchant au contrôle social et à la connaissance du fait national en Corée coloniale, via les institutions japonaises.
Le premier semestre, assuré par Alain Delissen, s’est penché sur la question de la censure, de ses objectifs et de son organisation, au travers du cas des éditoriaux censurés de journaux coréens — dont un corpus des versions originales non censurées est disponible à l’analyse. Ces éditoriaux traitaient de sujets variés, touchant par exemple l’éducation ou bien la personne du Gouverneur-Général, ainsi que des thèmes plus urbains, en rapport avec la vie Seoul. Les motivations des censeurs ont également été au centre des discussions lors du séminaire, et, de là, nous avons mené une réflexion sur la structure et le fonctionnement concrêt de l’appareil de censure, dont l’efficacité et les « règles » internes soulèvent des questions. Inversement, du côté des Coréens, nous avons réfléchi sur les stratégies de contournement vis-à-vis de cette censure, et sur les modes d’écriture adoptés par les journaux en langue coréenne, qui pouvaient selon les moments réussir à faire passer les messages souhaités, ou se déplacer vers d’autres propos, non moins « subversifs ».
Le second semestre a été assuré par Arnaud Nanta, qui s’est penché sur l’archéologie coloniale japonaise en Corée. Cette partie du séminaire a, d’une part, analysé les travaux des chercheurs japonais au début du XXe siècle puis sous les auspices du Gouvernement-Général de Corée, en relation avec les universités impériales de métropole puis celle de Keijô (Seoul) après 1926, ou encore via le Museum du Gouvernement-General, fondé en 1916. D’autre part, nous avons discuté de cette pratique archéologique menée dans la Corée coloniale de façon comparée, en vis-à-vis avec le travail mené par la France en Indochine française, via l’École française d’Extrême-Orient (EFEO), fondée à la même époque. Dans le cadre de cette partie du séminaire, A. Nanta a analysé les objets et discours des archéologues japonais. Notamment les lieux visités et étudiés de façon préférentielle (Protohistoire et Antiquité), ainsi que les différentes grilles de lecture qui furent « plaquées » sur ces sites. Les royaumes de Silla et Koguryeo se virent idéalisés, tandis que la période Choseon était considérée comme le commencement d’un processus de « stagnation » de la Corée. Les discours des archéologues japonais ont cependant largement différé selon les périodes, et il convient d’embrasser l’ensemble des publications et discours pour pouvoir les éclairer de façon empiriquement solide.
Il existe une première coupure entre l’avant et l’après-1916 : le séminaire s’est penché sur les différences entre, d’une part, l’école d’archéologie plus ancienne issue de l’Université impériale de Tôkyô, qui tenait un discours plus ouvert, mettant l’accent sur la comparaison Japon/Continent asiatique et, d’autre part, l’école d’archéologie issue de Kyôto qui était plus imprégnée par les discours historiques utilisés lors de la légitimation de l’annexion de 1910. De là découlaient des superpositions entre recherche archéologique et historiographie philologique. Mais, selon les cas, les discours de l’archéologie défendirent des positions superposant étude des sites archéologiques et textes classiques japonais, comme à Kimhae (sud-est de la péninsule coréenne), site où, non sans paradoxe, les chercheurs de l’école d’archéologie de Kyôto s’avérèrent plus « positivistes » et critiquèrent les arguments utilisés pour légitimer la colonisation. Il existe encore de nombreuses autres variations, selon les périodes, les institutions et les individus, qu’il convient de ne pas négliger. Au-delà de controverses ponctuelles ou continues entre chercheurs, le séminaire a tenté de rendre la complexité des situations, dans un effort de compréhension des motivations, multiples, de ces coréanologues japonais en situation coloniale.
2009-2010
Séminaire principal (1)
« Séoul 1920-1940 : histoire sociale de la Corée coloniale »
Thème 2009-2010 : « Centralités et frontières urbaines en situation coloniale »
On a poursuivi l’examen des formes et des dynamiques territoriales qui ont affecté Séoul pendant les premières décennies de la colonisation japonaise. Au-delà d’une représentation figée du dualisme colonial, plusieurs années de travail sur les recensements avaient établi l’ampleur des turbulences démographiques quand d’autres données –notamment foncières– les avaient complétées pour poser l’enjeu des frontières intra-urbaines en situation coloniale coréano-japonaise.
En 2009-2010, on a choisi de reprendre la question à partir d’une autre notion cardinale de l’analyse spatiale – la centralité– et l’examen de sources cartographiques. Contrairement aux attentes, la carte –parce qu’elle est une image ? Parce qu’elle est trop vite dépassée par la mobilité du monde ?– n’a pas fait l’objet d’investissements marqués du gouvernement colonial. On est loin, à Séoul, du Damas exploré dans l’intimité de ses trames depliées sur la longue durée par Jean-Luc Arnaud. Même pour cette période proche, il faut se contenter d’imparfaits recueils de cartes anciennes, presque toujours privées, délicates à utiliser et jamais disponibles dans la cohérence d’une série.
Aussi a-t-on pu être déjà satisfait de disposer d’une carte officielle de 1923 (Keijō shigaizu), aussi bien légendée que dense en informations et ayant fourni la matrice de diverses dérivées « pirates ». Pour s’en tenir à la partie intra-muros de Séoul, on se souvient d’un schéma qui distingue deux foyers résidentiels organisés autour d’une rivière centrale faisant office de frontière. A partir des indications morpho-paysagères de cette carte –la centralité dégagée du tissu urbain ordinaire sous forme monumentale– d’une part, à partir d’autre part d’un index qui différencie des fonctions urbaines et désigne une centaine de lieux de commandement, s’esquisse une géographie coloniale plus dynamique et un peu mieux différenciée.
Conformément au schéma attendu dans la veille capitale pénétrée intensément par l’occupant japonais, les fonctions centrales se dédoublent sur chaque rive du Ch’ŏnggye. Ainsi, à la monumentalité horizontale et close des vieux palais coréens, au Nord, répond en miroir au Sud l’essor architectural des organes bien différenciés et ouverts sur la ville du gouvernement colonial japonais. A y regarder de prés cependant, le dédoublement des fonctions urbaines ne se résume pas à ce que l’urbanisme colonial inscrit ainsi en termes discursifs d’archaïsme et de modernité. Critiques sur le plan idéologique, les équipements scolaires sont ici autrement révélateurs. Dédoublés eux aussi, ils trahissent la vie quotidienne séparée des deux segments de la population : une ségrégation qui vient contredire les discours de l’harmonie partagée (yūwa) sous un même toit réglementaire. La contradiction git aussi entre les deux données du document : la carte porte de multiples installations scolaires coréennes au nord de la ville que l’index, nippo-centré, oublie (dénie ?).
Enfin, on a pu saisir une double dynamique frontalière. Comme l’avait déjà montré une carte commerciale de 1925 (Keijō shōgai chizu), la zone de peuplement mixte gisant entre les deux foyers ethniques évoquait la fonction « suture » du petit commerce urbain. La carte officielle de 1923 en a complété l’intuition. A l’ouest de cette limite, prés de la gare de Séoul, à la jonction de la ville interne et externe, à égale distance des bastions coréens et japonais apparaît un nœud –pôle majeur– où se ravaude, en actions et fréquentations obligées, un espace social clivé. Aux fonctions de commandement économique (banques, monopoles, transports, communications), il en ajoute d’autres (presse, édition et culture) qui pointent vers une « bourgeoisie », coréenne et japonaise, en voie de formation. C’est elle aussi (peut-être dans sa version administrative) qui paraît être le moteur d’une conquête poussant au Nord un front spectaculaire (Université, hôpitaux, nouveau siège de l’Etat) dans le « vieux » tissu urbain « coréen ». On fait l’hypothèse provisoire qu’à l’abri de ces installations protectrices reliées entre elles par le gros des efforts d’équipement (transports, réseaux, aductions), mobilité sociale et mobilité spatiale se conjuguent. Elles permettent, ailleurs, de laisser s’insérer le flux vigoureux des nouveaux venus des campagnes japonaises ou coréennes. Pour un temps, ces migrants s’insinuent encore dans la ville, avant de se déverser, et l’urbain avec eux, en dehors du Séoul administratif. S’en déduit un thème fondamental, colonial et moderne : l’insertion. De quoi s’agit-il ?
Séminaire secondaire (2)
« Intelligences de la colonisation : Corée/Japon, 1876-1945 »
Thèmes 2009-2010 : Ch’oe Namseon et le Purham Munhwaron (1925-1927)
Animé avec Arnaud Nanta (CNRS), le séminaire « Intelligences de la colonisation » a été consacré à Yuktang Ch’oe Nam-Seon (1890-1957). Issu d’une antique famille princière « tombée » dans la pharmacie et la géomancie, inventeur précoce des formes modernes de la poésie coréenne, éditeur privé qui créa ou anima des publications de première importance –dont la célèbre revue Sonyeon (1908) et le quotidien Sidae ilbo en 1924–, historien et géographe de la Corée dont il œuvra à la réédition des textes classiques en assemblant une immense bibliothèque privée, rédacteur de la Déclaration d’Indépendance de 1919, emprisonné et ruiné, il fut une figure majeure –et prolifique– de la Corée à l’heure japonaise. A l’histoire de la pensée et des sciences humaines en situation coloniale, il offre une forêt touffue et intimidante : du côté des colonisés.
Le séminaire a choisi d’y pénéter par un texte précis, publié vers 1927 (en japonais) : Purham munhwa ron [Thèses sur la culture de Purham]. A partir d’un assemblage baroque de géographie (montagnes), de linguistique (toponymie historique) et de « science des religions » (culte du ciel et chamanisme), il y est construit l’hypothèse –hyperdiffusioniste mais sans diffusion décrite !– d’une sphère culturelle « coréenne » pré-antique qui aurait été la source… de toute la civilisation de l’Asie du Nord. Cet essai, dense et sibylin, a été multiplement contextualisé dans le séminaire (œuvre, date, public visé, collection, réseau académique, bibliographie et sources, biographie, théories ambiantes, etc.) pour être rapporté à un effort de « rétro-colonisation » : à rebours des malheurs, des déceptions ou des échecs du présent s’institue une Corée originaire qui éclaire et nourrit de sa sève profonde l’histoire orientale (tongyangsa tōyōshi) tout entière. Modèle à dépasser, l’historien japonais Shiratori Kurakichi (1865-1942) s’y trouve à la fois assumé (refus d’une histoire du monde centrée sur l’Occident), retourné (vers l’Asie continentale, terrestre) et spectaculairement décentré (le foyer est en Corée et enveloppe le Japon).
Pourtant, malgré cet exploit rhétorique et la publication d’Œuvres complètes, tronquées, en 1973, Ch’oe ne fut guère étudié. En tant qu’intellectuel coréen éminent durant la période coloniale, il fut en effet considéré comme un « collaborateur » en 1945 et, comme tel, déféré et condamné en 1947 pour « crimes anti-nationaux ». En effet : acquis au cadre de la « politique culturelle » coloniale après deux années de prison, il se vit nommé en 1928 au Comité d’histoire de la Corée, un organisme officiel où il fit carrière avant de devenir professeur d’histoire à l’Université Kenkoku du Manchukuo en 1939… au service de la grande Asie japonaise en guerre.
Mais depuis un lustre, Yuktang fait l’objet d’un retour en force chez les chercheurs sud-coréens (Ch’oe Sŏgyŏng, Yi Yŏnghwa, Chŏn Sŏnggon, Ryu Sihyŏn…). A un purgatoire de trente ans (1970-2000), succède une efflorescence d’ouvrages et d’articles qui renouvellent notablement les perspectives. Entre la très vieille historiographie de la « modernisation coloniale » et l’historiographie un peu essoufflée du nationalisme, émerge une troisième voie, mieux irriguée par les travaux internationaux actuels (colonial modernity). Elle s’intéresse aux dynamiques croisées de l’hybridation ainsi qu’aux tactiques compliquées des acteurs en régime colonial. Pourtant, avant d’investir l’épaisseur et la longueur d’une œuvre et d’une biographie, le séminaire souhaite poser d’autres bases. Publiée en 2001, une nouvelle édition des Œuvres complètes de Ch’oe Namseon a d’emblée prouvé ses limites. Comme celle de 1973, elle persiste dommageablement à reposer sur le tronçonnage d’une oeuvre en genres scripturaires. Il semble désormais urgent de remettre Yuktang sur les pieds solides d’une chronologie pour comprendre le Purham munhwa ron… et le reste dans l’unité des synchronismes.
Arnaud Nanta (CNRS) est également intervenu pour présenter ses recherche sur la décolonisation japonaise, en Corée et au Manchukuo. Il en a discuté les modalités humaines et matérielles du point de vue des civils japonais, mettant l’accent sur les méthodes brutales avec lesquelles URSS et Etats-Unis s’y impliquèrent. Il a présenté la recherche et les sources japonaises sur ce sujet et introduit aux données statistiques issues du Gouvernement général de Corée qui décrivent l’évolution des populations de la colonie. Autre type d’intelligence de la colonisation, ces statistiques sont appelées à être analysées ultérieurement.
2010-2011
Genres brefs et recensement des emplois (1930)
Il n’est tenable ni réaliste de contraindre une enquête consacrée à l’histoire sociale du Séoul colonial des années 1920 dans les limites d’une problématique exclusivement territoriale, intégralement spatialisée. Il est encore moins raisonnable de s’imposer trop de contraintes sur les sources, en exigeant d’elles pour s’y intéresser qu’elles fournissent des informations à l’échelle fine des arrondissements, des quartiers ou de lieux bien identifiés. Il est ainsi apparu que d’autres sources possibles et d’autres problématiques nécessaires pouvaient acheminer le séminaire sur de nouvelles pistes.
Du côté du monde quotidien et des sources qualitatives, le séminaire a d’abord exploré un corpus de quelque 400 pièces brèves, en forme d’éditoriaux « alternatifs » du quotidien Tonga ilbo, publiés en anglais ou en esperanto, entre novembre 1924 et février 1926. On s’est interrogé sur les raisons de ces « détours linguistiques ». Ils renvoient d’une part à une tactique pour contourner temporairement l’intraitable censure japonaise tout en témoignant des réalités de la situation coloniale et, d’autre part, à une stratégie explicite de plus longue haleine visant à faire pièce aux hauts-parleurs de la propagande internationale du Japon quant à ses « bonnes œuvres coréennes ». Dans cet ensemble abondant, on a pu repérer des contributeurs différenciés tant par le style qu’animés de préoccupations variées. On a surtout retenu l’intérêt que représentait dans ce corpus toute une série interne de formes ultra-brèves qui, en deux ou trois lignes sans aucun commentaire, captaient la scène sociale instantanée de telle ou telle interaction coloniale dans l’espace public urbain, en attestant des formes multiples, continues et envahissantes de la violence coloniale. On en a déduit le principe d’autres enquêtes à mener sur des séries cohérentes de « détails » : dans la presse coréenne une série de « Questions-Réponses » portant sur des problèmes simples de la vie quotidienne ; dans la presse coloniale japonaise, outre des séries photographiques, les myriades anonymes de brefs poèmes du genre senryu illuminant au flash les incertitudes angoissées du monde « petit colon ». Systématiquement tramées, ses séries de détails paraissent mieux à même de reconstituer la texture sensible –le consensus– du monde quotidien colonial de Séoul que ne le font les montages visuels en vogue dans l’historiographie actuelle de la « modernité coloniale ». Ils s’inspirent de Kracauer ou de Benjamin sans trop s’interroger sur les effets esthétisants –et potentiellement anachroniques– de pareilles recompositions. De même, on a relu à la lumière du travail de Bruce Bégout (La Découverte du quotidien, 2005), un ouvrage récent de l’historiographie sud-coréenne (Kong Seok, Cheong Keunsik, Le quotidien colonial, la domination et ses failles, 2006 –en coréen) pour évaluer et critiquer les effets d’un transfert de notion (celle de faille) du contexte totalitaire de on élaboration au contexte colonial.
La seconde partie du séminaire a retrouvé le pli des sources quantitatives pour entamer une réflexion trop longtemps retardée sur la stratification socio-économique du Séoul colonial. On a ainsi choisi de revenir sur le Recensement général de Corée de 1930 (Shôwa gonen Chôsen kokusei chôsa hôkoku). Celui-ci est précieux et unique à maints des égards d’avoir voulu et su étendre son questionnaire ordinaire (le dénombrement et la localisation des hommes) à plusieurs grands thèmes qualificatifs : outre le genre et l’âge, les compétences de littératie d’une part, les activités professionnelles d’autre part. Il les porte à un niveau de finesse inégalé dans l’empire, précision que la Corée du Sud elle-même ne retrouvera pas avant longtemps. On dispose donc pour chaque municipalité, canton et île de Corée –et donc pour Séoul– d’un descriptif quantifié et détaillé des métiers. Contrairement aux attentes d’une certaine vulgate associant la gouvernementalité coloniale au placage de catégories externes, ce recensement est fondé sur une base déclarative locale : il comporte donc au final plusieurs centaines de noms d’activité. Soit davantage qu’en métropole. S’il n’est pas sans défaut –dont celui, majeur, de ne pas vouloir désagréger actifs coréens et actifs japonais quand cette distinction cruciale est diponible pour la littératie–, il a pour mérite essentiel de fournir un premier cadre solide à l’évaluation et à la description de la vie économique du Séoul colonial. Enfin et comme de coutume, le séminaire a moins mis l’accent sur les données chiffrées issues de ce recensement des métiers que sur la difficulté qu’il y avait parfois à saisir le sens même des noms d’activités recueillis. Il s’est donc achevé sur des questions de traduction pour se saisir d’un triple problème de méthode : éloignement dans l’espace, distance culturelle, éloignement dans le temps