udaipur

Les Angles de l'Asie
Asie méridionale et orientale: Terrains, textes et sciences sociales

L'idéologie de l'histoire

20 février 2007    Christian Lamouroux et Jean-Pierre Berthon
6 mars 2007    Isabelle Thireau et Michel Bonnin

 

Ce séminaire doit être rapproché, dans une perspective comparative, de celui qui était animé par deux indianistes, Catherine Clémentin-Ojha et Pascale Haag, sur un thème voisin: Conscience historique et représentations religieuses dans l'Inde.

Cet enseignement vise à sensibiliser des étudiants de master au paradoxe suivant: quelle que soit la discipline principale, l’étude d’une aire culturelle repose largement sur la maîtrise de données historiques qui mettent en cohérence des événements et des chronologies, des institutions et des acteurs. Dans le cas de la Chine, on peut même dire que cette mise en cohérence est indissociable de l’idée d’un État chinois centralisé, et qu’elle constitue un enjeu permanent de la centralisation culturelle et politique. De ce fait, cette histoire, indispensable à notre connaissance de la Chine, s’est construite comme une idéologie que chaque chercheur en sciences sociales doit nécessairement remettre en question dans son propre champ.

Des historiens, des sociologues et des anthropologues se proposent d’éclairer le traitement de ce paradoxe dans sa dimension savante et politique. Les textes étudiés présenteront les problèmes historiographiques — liés à la chronologie, à l’importation du matérialisme historique et de la modernité, à l’écriture biographique —, les enjeux politiques de l’écriture d’une histoire contemporaine du parti communiste au pouvoir, ou encore la mobilisation de l'histoire par les acteurs sociaux pour légitimer leurs pratiques actuelles.

 

Pour le séminaire du 20 février 2007

Christian Lamouroux

Précédents et idéologie de l'histoire dans la Chine pré-moderne

Tout historien de la Chine sait le rôle éminent qu’a tenu la référence à l’histoire dans la définition de la souveraineté impériale. Robert Hartwell dans un article de 1971 attirait déjà l’attention sur l’importance de «l’analogie historique» comme mode de l’action politique sous les Song. Il y discutait des /gushi/, dont il donnait cette traduction: «historical models». Les textes mentionnent surtout le terme de /gushi/ pour justifier une décision grâce à un événement antérieur, une pratique reconnue: c’est un «précédent», une conduite établie par l’usage. Au-delà même du contenu pratiquement illimité de ces précédents, il semble important de s’intéresser également aux conditions dans lesquelles la cour les mobilisait. En effet, en accréditant la présence multiforme de l’héritage historique sur lequel le pouvoir fondait sa légitimité, les précédents contribuaient à une consécration du passé d’où ils tiraient leur autorité. Cette consécration reposait sur une adhésion collective, faite de discours savants mais aussi de pratiques qui associaient autour de la croyance à la force contraignante du passé l’ensemble de la cour. De ce point de vue, l’autorité de la cour se manifestait à travers les précédents; ceux-ci représentaient un élément constitutif de son pouvoir. On peut ainsi reprendre à notre compte l’affirmation du médiéviste Alain Boureau, selon lequel «le principe de l’autorité éminente implique quelque chose qui ressemble à une croyance, à une adhésion, manifestée et entretenue par des pratiques visibles, par une liturgie du pouvoir». L’exposé présentera la mobilisation des «précédents» au sein de la cour des Song comme une de ces «pratiques visibles» par laquelle les fonctionnaires fondaient la «croyance» au passé, en la mettant au service de l’institution impériale.

 

Jean-Pierre Berthon

Récits apocryphes et constructions mythiques
dans les ‘nouvelles religions’ japonaises

La pluralité religieuse est l’une des spécificités culturelles du Japon. Cela n’évite pas, comme on l’oublie souvent, l’affrontement entre les religions elles-mêmes, ni les tensions entre religions et Etat. Tentées par les particularismes locaux comme marqueurs identitaires, avant de l’être par un désir d’universalité, les "nouvelles religions" japonaises du XIXe et du XXe siècle ont produit un corpus de textes dont la teneur millénariste en appelle à une "rectification du monde" (yonaoshi), face à un ordre présent difficilement supportable. Cette pensée participe également d’une conception cyclique du temps associée à l’idée d’ « usure » (kegare), puis de « renouveau » (hare). La référence à l’histoire est présente sous deux formes principales : récits d’origine ou mythe de genèse — qui entrent en conflit avec l’idéologie impériale durant la période précédant la Seconde guerre mondiale— et textes apocryphes qui inscrivent ces mouvements dans le temps et l’espace. Les auteurs de ces textes ont cherché à tirer leur légitimité et à asseoir leur autorité à partir d'un imaginaire socio-religieux dont nous présenterons les éléments fondamentaux : retour à un âge d'or et promesse d’un paradis terrestre imminent, ajustements sociaux pour une population marginalisée par les profondes transformations socio-économiques de la restauration de Meiji (1868), inscriptions du mouvement dans le temps et dans l’espace. La conscience historique d’un temps des origines ancre les « nouvelle religions » dans l’histoire nationale. Elle reflète le pouvoir des divinités qui agissent dans le monde, tout en se servant de la religion pour agir sur le monde. Nous analyserons, à travers trois exemples (Omoto, Tenri-kyô et Sûkyô mahikari) les diverses tentatives d’inventer une légitimité et les modalités de leurs mises en actes, en nous interrogeant, plus généralement, sur les rapports qu'entretiennent les “nouvelles religions” avec l'identité nationale ainsi que sur la place religieuse du Japon dans le monde, à l'aube du XXI siècle.

 

Lectures prioritaires pour le séminaire:

(A télécharger dans le dossier 'Idéologie de l'histoire')

feuerwerker_China_history.pdf    Albert Feuerwerker, China's history in Marxian dress, dans Albert Feuerwerker, Ed., History in Communist China, Cambridge & London, MIT Press, 1968, pp. 14-44.

hartwell_historical_analogism.pdf    Robert M. Hartwell, Historical Analogism, Public Policy, and Social Science in Eleventh- and Twelfth-Century China, The American Historical Review, Vol. 76, No. 3. (June, 1971), pp. 690-727. Lire essentiellement la partie comprise entre les pages 690-712.

huang_rural_class_struggle.pdf    Philip C. C. Huang, Rural Class Struggle in the Chinese Revolution: Representational and Objective Realities from the Land Reform to the Cultural Revolution, Modern China, Vol. 21, No. 1, Symposium: Rethinking the Chinese Revolution. Paradigmatic Issues in Chinese Studies, IV (January, 1995), pp. 105-143.

kashio_legitimation.pdf    Kashio Naoki, «Légitimation de la pratique et de la pensée des nouvelles religions au Japon. L'exemple de Sûkyô-Mahikari», dans A. Bouchy, G. Carré et F. Lachaud (Coordonné par), Légitimités, légitimations. La construction de l'autorité au Japon, Paris, École française d'Extrême-Orient, 2005 : 183-197.

 

Lectures complémentaires:

En priorité:

skinner_Chinese_history.pdf    G. William Skinner, “Presidential Address: The Structure of Chinese History,” The Journal of Asian Studies, Vol. 44, No. 2 (Feb., 1985), pp. 271-292.

kahn_feuerwerker_ideology.pdf    Harold Kahn, Albert Feuerwerker, The Ideology of Scolarship: China's New History, The China Quarterly, No. 22, April-June 1965, pp. 11—13.

xiaonan_lamouroux_2004.pdf    Les «règles familiales des ancêtres». Autorité impériale et gouvernement dans la Chine médiévale, Annales HSS, 59e année, n° 3, mai-juin 2004, pp. 491-518.

Puis dans le recueil déjà ancien dirigé par A. Feuerwerker:

farquhar_foreign_conquest.pdf    David M. Farquhar, Chinese Communist Assessments of a Foreign Conquest Dynasty, dans Albert Feuerwerker, Ed., History in Communist China, Cambridge & London, MIT Press, 1968, pp. 175—188.

feuerwerker_China_economic_history.pdf    Albert Feuerwerker, China's Modern Economic History in Communist Chinese Historiography, dans Albert Feuerwerker, Ed., History in Communist China, Cambridge & London, MIT Press, 1968, pp. 216—246.