Catherine Clémentin-Ojha et Pascale Haag
À la différence de la Chine ou de l’Europe, l’Inde ne dispose pas — du moins jusqu’à une date récente — de documents historiques (chroniques, archives, etc.) sur lesquels appuyer sa reconstitution du passé. Faut-il en conclure que l’Inde n’a pas de conscience historique? La vision du passé repose-t-elle, au contraire, sur une conception de l’histoire différente de celle des Occidentaux? Ce séminaire se propose d’examiner, à la lumière de textes fondamentaux de la tradition hindoue, la manière dont se constitue la conscience historique des Indiens et les présupposés qui la fondent. Il fait appel aux méthodes de l’anthropologie historique, et aux outils élaborés par les indianistes pour maîtriser les sources en langues indiennes. Il comporte une brève introduction théorique centrée sur des questions de méthodologie et d’épistémologie, puis l’examen de deux questions spécifiques:
1) la tension entre les textes normatifs
se tenant résolument à distance de l'histoire
et la littérature qualifiée d'itihâsa — épopées et purâna
(Pascale Haag)
Si les théoriciens indiens se sont interrogés sur le sens et l’autorité de la tradition, sur les relations entre les différentes traditions, ainsi que sur les rapports entre les différentes strates de la tradition (qu’ils mettent en relation avec les âges de l’humanité), ils n’ont pas pour autant manifesté un intérêt explicite pour la genèse ou le déploiement historique de ces différents aspects. Ni la tradition, ni les histoires récentes de la philosophie indienne n’ont établi d’inventaire historique du développement des idées. Les innovations ou réorientations ne sont pas documentées, au contraire, les textes classiques s’attachent à les dissimuler. Même les changements indéniables qui ont pris place avant la systématisation (période pré-upanishadique), puis en réponse à l’émergence du Bouddhisme, ont été rétrospectivement gommés et ont trouvé leur place dans le prétendu flux continu de la tradition.
Les seules exceptions sont, pour les sources sanskrites, la littérature qualifiée d’itihâsa (épopées et purâna, généralement rapportés à un passé mythique), les données épigraphiques, quelques rares (auto-)biographies, et les légendes hagiographiques de fondateurs individuels, notamment Shankara. Tout le reste est constitué de recensions doxographiques des différentes traditions philosophiques, résolument non-historiques et complètement impersonnelles. Les systèmes de pensée indiens se présentent comme structurellement achevés indépendamment du contexte de leur production.
Bien que l’image d’une Inde anhistorique et statique telle que la percevait Hegel ait été largement critiquée, les Indiens se sont réapproprié cette vision des choses et en sont arrivés à considérer l’absence d’intérêt pour les données historiques, non comme une faiblesse, mais comme une force contrastant avec la discontinuité historique de l’Occident, qu’ils perçoivent comme une dispersion dans le temporaire et le temporel.
2) la manifestation de la conscience historique
dans les récits hagiographiques hindous
et le rapport particulier que ces derniers instaurent
entre histoire factuelle et histoire légendaire
(Catherine Clémentin-Ojha)
L’idée selon laquelle les Indiens n’auraient pas produit de textes historiques avant la colonisation résiste mal à l’analyse. Les récits de l’époque précoloniale qui racontent la vie de saints hommes hindous historiques montrent qu’il y a des façons d’écrire l’histoire qui ne reposent pas sur nos présupposés historiographiques. Ne donnent-ils pas une vision particulière du passé en datant certains événements et en les inscrivant dans un continuum historique? Dans un certain sens ils font aussi de l’histoire car ils sont profondément marqués par leur temps. Ils illustrent ce que le groupe humain qui les a produits considérait comme ses valeurs religieuses suprêmes. Mais tel n’est pas le seul angle sous lequel nous les envisagerons. Dans ce séminaire, il s’agira surtout de s’interroger sur leur vision historique du monde et sur la manière dont leurs auteurs intègrent la dimension historique, et non de mettre l’accent sur les sortes d’informations de type historique qu’on peut en extraire. Nous nous intéresserons également à ce qu’ils nous apprennent sur l’évolution historique de l’hindouisme et sur la manière dont celui-ci s’est constitué en se transformant. En accordant de l’importance à des précédents historiques pour en faire une source d’autorité, les auteurs de ces textes s’écartent en effet du brahmanisme pour qui la vérité religieuse ne pouvait avoir d’origine humaine. Si comme nous le verrons cela n’autorise pas à conclure qu’ils ont une perception du temps entièrement nouvelle, cela révèle tout au moins une tension au sein de la tradition hindoue entre ceux qui considèrent l’autorité religieuse comme atemporelle et les autres.
Deux textes mentionnés au séminaire le 30 janvier 2007
Michel de Certeau, Christianisme et «modernité» dans l’historiographie contemporaine (1ére parution 1975), repris dans Le Lieu de L’Autre, Paris, Gallimard, Seuil, 2005, pp. 21-43.
Olivelle, Patrick, The Ashrama System. The History and Hermeneutics of a Religious Institution, New York/Oxford, Oxford University Press, 1993.
Sur l'Epopée et la conscience historique
autour du Mahâbhârata: structure épique et contexte historique
Pour compléter un échange de vues au séminaire le 6 février 2007
(Téléchargeables dans le dossier 'Idéologie de l'histoire')
hiltebeitel_buddhism_mahabharata.pdf
Alf Hiltebeitel, Asvaghosa's Buddhacarita: The First Known Close and Critical Reading of the Brahmanical Sanskrit Epics, Journal of Indian Philosophy, 2006, Vol. 34, pp. 229-286. (On trouvera dans cet article, les références indispensables aux ouvrages fondamentaux de Madeleine Biardeau.)
parpola_epics.pdf Asko Parpola, /Pandaie/and Sîtâ: On the Historical Background of the Sanskrit Epics, Journal of the American Oriental Society, Vol. 122, No. 2, Indic and Iranian Studies in Honor of Stanley Insler on His Sixty-Fifth Birthday, April-June, 2002, pp. 361-373.
Lectures prioritaires pour le séminaire:
cohn_history.pdf Cohn, Bernard, Cohn, Bernard, History and Anthropology: The State of Play, Comparative Studies in History and Society, vol. 22, 1980; repris dans Cohn, Bernard S., An Anthropologist among the Historians and Other Essays, Delhi, Oxford University Press, 1990, pp. 18-49.
lorenzen_bhakti.pdf Lorenzen, David N., Extraits choisis de “Introduction. The Historical Vicissitudes of Bhakti Religion” dans Lorenzen, D., ed., Bhakti Religion in North India. Community Identity and Political Action, Albany, State University of New York Press, 1995, pp. 13-32.
lubin_piety.pdf Lubin, Timothy, The Transmission, Patronage and Prestige of Brahmanical Piety from the Mauryas to the Guptas, dans Squarcini, Federico (Ed.), Boundaries, Dynamics and Construction of Traditions in South Asia, Firenze, Firenze University Press, 2006, pp. 77-103.
pollock_mimamsa.pdf Pollock, Sheldon, Mimamsa and the Problem of History, Journal of the American Oriental Society, 109, 4 (1989), pp. 603-611.
Lectures complémentaires:
halbfass_exclusion.pdf Halbfass, Wilhelm, “On the Exclusion of India from the History of Philosophy”, dans India and Europe. An Essay in Philosophical Understanding, Albany, State University of New York Press, 1988, pp. 145-159 (première édition indienne: Delhi, Motilal Banarsidass, 1990).
Mallison, Françoise, ed., Constructions hagiographiques dans le monde indien. Entre mythe et histoire, Paris, Librairie Honoré Champion, 2001.
Squarcini, Federico (Ed.), Boundaries, Dynamics and Construction of Traditions in South Asia, Firenze, Firenze University Press, 2006.
thapar_time.pdf Thapar, Romila, Time as a Metaphor of History: Early India, Delhi, Oxford University Press, 1996.