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Les Angles de l'Asie |
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La sociologie à l'épreuve de l'Inde Roland Lardinois
Sous ce titre un peu énigmatique, le séminaire que je vais développer s’inscrit dans le prolongement des réflexions que Francis Zimmermann et Joël Thoraval ont présentées sur «L’ombre portée de la philosophie occidentale en Inde et en Chine». Mon intervention porte sur une discipline, la sociologie, et un cadre socio-historique, l’Inde (on verra que la définition de cette discipline ne va pas de soi dans ce cadre-là). Je tenterai de cerner le problème que je formulerai ainsi: Que deviennent nos concepts sociologiques transplantés dans un monde social et culturel radicalement autre? Plus particulièrement: Quelles difficultés spécifiques soulève la connaissance sociologique d’une société comme celle de l’Inde (mais le questionnement vaudrait pour la Chine) lorsque les intellectuels nationaux, à l’époque coloniale et postcoloniale, sont porteurs d’une forme de compréhension lettrée héritée des savoirs anciens. Ou encore: Quelle est la place que viennent occuper les savoirs traditionnels dans la connaissance sociologique de l’Inde. En retour: quelles leçons peut-on tirer de ces questionnements pour la sociologie générale, comme discipline, notamment au regard des débats qui traversent les sciences sociales contemporaines. Ces questions complexes relèvent de l’épistémologie de nos disciplines, mais elles ont une dimension historique et plusieurs niveaux de profondeur: d’abord, elles s’inscrivent dans la durée coloniale et elles ont suscité dès cette époque, dans le cas de l’Inde, des réponses que je n’aborderai pas ici; ensuite, ces questions ont été retravaillées dans le contexte post-colonial, depuis une trentaine d’années, avant de trouver une nouvelle vigueur avec le succès, au moins dans l’univers anglo-saxon, des Postcolonial studies. Pour formuler les choses différemment, on peut dire que les questionnements analysés constituent une «configuration problématique» (notion empruntée au sociologue Robert Castel) qui articule un même type d’interrogations, mais de manière variable selon les conjonctures historiques, sociales ou intellectuelles dans lesquelles cette configuration s’actualise. Une bibliographie à trois niveaux Pour la pédagogie de mon exposé, au cours duquel je me contenterai de pointer les problèmes sans véritablement les analyser, j’ai sélectionné une bibliographie qui fonctionne à plusieurs niveaux. D’une part, j’ai retenu dans leur intégralité quelques articles programmatiques sur les questions abordées; d’autre part, je présente une sélection de très courts extraits (1 à 2 pages) de 4 textes (Louis Dumont, F.G. Bailey, McKim Marriott et Max Weber) dont les interrogations peuvent servir de point d’appui à la réflexion d’ensemble; enfin, je propose des textes plus longs et un peu plus difficiles (articles, chapitres d’ouvrages), certains disponibles sur le site anglesdelasie d’autres pas, afin de poursuivre la réflexion engagée dans ce séminaire. Trois axes d'interrogation Pour guider votre réflexion, je vous propose trois axes d’interrogation: 1° Dans quelles conditions historiques et intellectuelles les disciplines de sciences sociales ont-elles été implantées dans les pays d’Asie sur lesquels vous travaillez? 2° Dans les travaux publiés par des intellectuels des pays que vous étudiez, êtes-vous confrontés à des demandes d’indigénisation des savoirs portées par des chercheurs nationaux? 3° Au regard de vos objets de recherche, comment percevez-vous les relations entre la connaissance sociologique et les savoirs «indigènes» lettrés ou non?
J’indique ci-dessous le plan de mon exposé et son articulation avec les textes qui sont reproduits dans la bibliothèque numérique. Plan de l'exposé et textes à l'appui 1. Uncertain Transplants: Le développement de la sociologie La lecture du texte suivant va nous servir de guide tout au long de l’exposé: saberwal_transplants.pdf — Satish Saberwal, Uncertain Transplants: Anthropology and Sociology in India, Ethnos, 47, 1-2, 1982, pp. 36-49. Une réponse indienne, datée des années 1960, à la critique de la domination de la science sociale occidentale: uberoi_science_swaraj.pdf — J.P.S. Uberoi, Science and Swaraj, Contributions to Indian Sociology, n. s., 2, 1968, pp. 119-123. Une conséquence de cette critique de la science sociale ocidentale: atal_indigenization.pdf — Atal, Yogesh, The Call for Indigenization, International Social Science Journal, XXXIII, 1, 1981, pp. 189-197. 2. Système des castes et production des savoirs sociologiques On poursuit la lecture de l’article de Satish Saberwal, en s’arrêtant sur la section V, pp. 43-46. La question soulevée par l’auteur est: Quelle est l’incidence du système social des castes sur la connaissance sociologique de l’Inde? 3. Anthropologie sociale et philologie sanscrite (années 1960) On illustre la réflexion esquissée par Satish Saberwal en s’arrêtant sur un moment important de l’histoire de la sociologie de l’Inde: le projet élaboré par Louis Dumont. À cet effet, on lira les deux courts textes suivants qui esquissent les enjeux intellectuels de ce débat. dumont_sociologie_inde.pdf — Louis Dumont, «Pour une sociologie de l’Inde» [extraits], dans La civilisation indienne et nous, Paris Armand Colin, 1964, pp. 89-113 [texte daté de 1955, publié d’abord en anglais, “For a Sociology of India,” Contributions to Indian Sociology, I, April 1957, pp. 1-22]. bailey_sociology_india.pdf — F. G. Bailey, For a sociology of India? [extraits], Contributions to Indian Sociology, III, July 1959, pp. 88-101 [Ce texte est extrait d’une réponse de l’anthropologue F. G. Bailey à l’article de Louis Dumont “For a sociology of India” paru dans CIS, I, 1957, p. 1-22]. Enjeu du débat: À la segmentation du système des castes et des valeurs afférentes, soulignée par Satish Saberwal, Louis Dumont opposait l’unité de l’Inde (hindoue) et de son système englobant de valeurs. Question: Ce système de valeurs englobant permet-il de fonder une connaissance sociologique adéquate du monde social indien (pour simplifier)? Adéquate; c’est-à-dire, premièrement : qui rende compte de la manière la plus cohérente et complète des faits observés et, deuxièmement, si tel est le cas: qui restitue le point de vue des agents, donc qui soit fidèle aux valeurs «indigènes», propres au monde social observé. 4. La critique postcoloniale de la raison savante Le débat engagé par Louis Dumont a trouvé un prolongement et une nouvelle formulation sur fond d’une critique radicale de la raison savante occidentale. Lire sur ce point les extraits de l’introduction du projet de: marriott_indian_ethnosociology.pdf — McKim Marriott, “Constructing an Indian Sociology” [extraits], dans India Through Hindu Category, New Delhi, Sage Publications, 1990, pp. 1-5. En montant en généralité, la critique postcoloniale de la raison occidentale est reprise et développée par: chakrabarthy_provincializing.pdf — Dipesh Chakrabarthy, Provincializing Europe. Postcolonial Thought and Historical Difference, Princeton et Oxford, Princeton University Press, 2000 (lire en particulier : “Introduction: The idea of provincializing Europe”, pp. 3-23). Conclusion (provisoire) Depuis une vingtaine d’années la sociologie dite pragmatique, dans le monde anglo-saxon et en France, s’intéresse aux raisons que donnent les agents pour justifier leurs actions. Louis Dumont et McKim Marriott, en un sens, semblent reprendre à leur compte cette position. On s’interrogera sur les conditions épistémiques des projets sociologiques que chacun propose. Enfin, pour revenir à une interrogation plus générale, la connaissance sociologique de l’Inde (ou de la Chine, par exemple), soulève la questions du comparatisme en sciences sociales. On terminera par quelques remarques sur le texte de: weber_objectivite.pdf — Max Weber, Extrait de « L’objectivité de la connaissance dans les sciences et la politique sociales » [1904], dans Essais sur la théorie de la science, traduits de l’allemand et présentés par Julien Freund, Paris, Presses Pocket, 1992 (Plon, 1965), pp. 129-131.
Bibliographie complémentaire Afin de prolonger les réflexions présentées dans ce séminaire et les textes à l’appui reproduits dans la bibliothèque numérique, je propose une sélection de travaux dont le fil directeur est d’interroger l’universalité des sciences sociales au regard des demandes d’«indégénisation» qui traversent ces disciplines; la diversité des auteurs, des lieux et des dates de publications, échelonnées sur les trente dernières années, atteste à la fois de la prégnance et de l’ancienneté des questions abordées dans l’univers contemporain des sciences sociales. Abaza, Mona et George Stauth, Oriental Reason, Orientalism, Islamic Fundamentalism: A Critique, dans Martin Albrow and Elizabeth King (eds.), Globalization, Knowledge and Society, Readings from International Sociology, New Delhi, Sage Publications, 1990, pp. 209-230. Alatas, Syed Farid, The Autonomous, the Universal and the Future of Sociology, Current Sociology, 54, 1, 2006, pp. 7-23. atal_indigenization.pdf — Atal, Yogesh, The Call for Indigenization, International Social Science Journal, XXXIII, 1, 1981, pp. 189-197. Berthelot, Jean-Michel, Les nouveaux défis épistémologiques de la sociologie, Sociologie et sociétés, 30, 1, 1998, [16 p.]. Bourdieu, Pierre, Les conditions sociales de la production sociologique: sociologie coloniale et décolonisation de la sociologie, dans Le mal de voir, Cahiers Jussieu, 2, Université de Paris VII, Paris, Union Générale d’Éditions 10/18, 1976, pp. 416-426. gerow_marriott.pdf — Gerow, Edwin, India as Philosophical Problem: McKim Marriott and the Comparative Enterprise, Journal of the American Oriental Society, 120, 3, 2000, pp. 410-429. Hiller, Harry H., Universality of Science and the Question of National Sociologies, The American Sociologist, 1979, 14, pp. 124-135. Lardinois Roland, L’invention de l’Inde. Entre ésotérisme et science, Paris CNRS Éditions, 2007 (voir en particulier : «Conclusion: La sociologie à l’épreuve de l’Inde», pp. 343-356). Mukherjee, Ramakrishna, Indian Sociology or Sociology of India», dans Nikolai Genov (ed.), National Tradition in Sociology, London, Sage Publications, 1989, pp. 135–150. mukherji_indigeneity.pdf — Mukherji, Partha Nath, Indigeneity and Universality in Social Sciences, [extraits] dans Partha Nath Mukherji and Chandan Sengupta, Indigeneity and Universality in Social Sciences. A South Asian Response, New Delhi, Sage Publications, 2004, pp. 15-65. Ralph Pieris, L’implantation de la sociologie en Asie, Revue internationale des sciences sociales, XXI, 3, 1969, pp. 465-477. Zimmermann, Francis, De la lecture des textes classiques à l’enquête sur le terrain (valeur pratique du sanscrit), dans Le mal de voir, Cahiers Jussieu, 2, Université de Paris VII, Paris, Union Générale d’Éditions, 10/18, 1976, pp.198–208.
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