Catherine Clémentin-Ojha
séminaire du 16 décembre 2008
1 / L’ «adaptation» est introduite en Inde par le jésuite italien Roberto Nobili (1577-1656)

Le jésuite italien Roberto Nobili adopta le costume des renonçants hindous
Rejeton d’une famille aristocratique italienne, Roberto Nobili (1577-1656), arrive à Madurai en 1606. Dans cette vieille ville de culture tamoule, alors capitale des Nayaks dont le royaume est vassal de l’empire de Vijayanagar, le jeune jésuite se trouve loin de la société coloniale portugaise de Goa. La vie sociale, économique et rituelle de Madurai s’organise autour du culte de la déesse Mînâkshî, parèdre de Shiva, dont le gigantesque temple occupe le cœur de la ville. Ce monde complexe, régi par ses propres règles, est imparfaitement connu des Européens, il est aussi totalement hors de leur contrôle. De son observation attentive des usages civils et religieux des habitants, Nobili conclut que les castes supérieures restent imperméables au christianisme parce que ceux qui le professent leur répugnent. Le comportement des Paranguis («Francs», c’est-à-dire les Européens, surtout les Portugais à cette date) leur paraît ignoble. Il va s’efforcer de distendre les liens de la foi chrétienne d’avec le «paranguisme» en appliquant la méthode d’évangélisation qui a déjà fait ses preuves en Chine avec Matteo Ricci (entre1582 et 1610), sous le nom d’adaptation (ou accommodation). Il étudie les langues savantes (sanskrit, tamoul, telugu), et les textes philosophiques hindous sous la direction de lettrés. Pour se conformer au comportement social des castes supérieures qu’il veut attirer, il opte pour le style de vie austère mais prestigieux des renonçants brahmaniques (sannyâsî), ce qui le conduira à évoquer sa «vie d’abstinence complète (car pareille austérité est [pour les Tamouls] objet de grande estime)» et son «régime de riz et de légumes, excluant la viande, les œufs et le poisson».
2 / Le cas des brahmanes chrétiens de Trichy
«L’œuvre de la conversion des brahmes a franchi une étape nouvelle. Non seulement le nombre des néophytes a augmenté ; mais, pour la première fois, les fêtes données à l’occasion du mariage de l’un d’eux, a amené dans le Topou Sainte-Marie, c’est-à-dire dans le quartier de nos brahmes catholiques, les parents païens de nos convertis. Ils se sont assis à la même table, ils ont goûté aux mêmes aliments. Le fossé qui séparait chrétiens et infidèles et reléguait aux yeux des Hindous, les premiers hors des limites de leur caste est, semble-t-il, à jamais comblé. C’est là une victoire dont seuls peuvent soupçonner l’importance les gens qui ont vécu dans l’Inde.»
Echos et Croquis du Pays des Rajahs. L’Inde méridionale. Le Maduré, 1 (janvier-mars 1907), Bulletin trimestriel des Ecoles industrielles de Maduré, p. 2
3. Les anglicans refusent la caste
Extrait d’une lettre adressée 1853 par George Uglow Pope (1820-1908), missionnaire de la Society for the Propagation of the Gospel, aux missionnaires luthériens de Tranquebar:
«Quand nous nous opposons à la caste, nous ne faisons pas la guerre à une abstraction. Ce sont des manifestations bien précises d’un principe funeste, appelez-le comme vous voulez, auquel nous ne pouvons que nous opposer. Par exemple, un membre de l’Eglise refuse de boire de l’eau tirée d’un puit parce qu’un autre chrétien, tout aussi respectable et propre sur sa personne, boit de l’eau de ce même puit. Un homme jette sa nourriture avec dégoût parce que le plat d’un autre chrétien a touché le sien. Ne devons-nous pas dénoncer de telles choses et refuser de les tolérer de toute manière?
Si la caste est seulement l’équivalent de ce que nous appelons le rang, alors qu’on la maintienne de la même manière. Si c’est quelque chose de réel et qu’il est bon d’avoir, cela ne peut être abîmé ou cassé en mangeant la nourriture cuite par un autre ou en s’associant à l’occasion avec un autre. Il n’y a que la caste païenne qui puisse être affectée par des tels accidents.
Nous ne faisons pas notre possible pour dégrader nos gens, mais pour les élever en leur inspirant la conscience de la vraie dignité à laquelle le christianisme les élève.
Mais en fait j’ai découvert que tous admettent que ce fantôme incompréhensible et impalpable contre lequel nous luttons est un péché. Mais ce péché, disent-ils, ils ne peuvent le surmonter. Leurs relations mondaines requièrent qu’ils le gardent, quoique cela soit un péché. Ils admettent que renoncer à la caste ne ferait pas de mal à un homme en présence des païens en général, qui ne voient pas de différence entre un chrétien et un pariah. Ils admettent que si tous les chrétiens se déclaraient de la ‘caste chrétienne’, ils ne souffriraient aucunement en renonçant aux autres castes. Mais quand nous exhortons nos frères indigènes de s’efforcer avec nous consciemment et honnêtement à mettre un terme au système de la manière la plus faisable et la moins pénible pour leurs préjugés, nous voyons que beaucoup préféreraient plutôt tout abandonner plutôt que de nous aider d’aucune manière à préparer la voie pour leur propre émancipation. (Je dois dire, toutefois, qu’il y a des hommes sensibles et de bonne volonté parmi nos frères indigènes qui comprennent la difficulté et nous remercient des mesures que nous avons prises).
Mais afin que vous soyez à même de juger si parmi nos gens il s’en trouve qui ait le droit de sortir de la communion de l’Eglise anglicane sur cette base, permettez-moi de vous dire exactement ce que nous faisons vraiment à propos de la caste. Certains missionnaires de l’Eglise d’Angleterre font peut-être un peu moins – aucun, je crois ne fait davantage – de ce que je déclare être notre pratique. Quant à savoir si on devrait faire davantage est une question qu’il ne me revient pas de discuter avec vous.
(1) Nous ne permettons d’exercer de quelque manière la fonction d’enseignant à quiconque refuse de partager un repas avec le missionnaire sous les ordres duquel il souhaite travailler! C’est à ce règlement que vous devez presque toutes, sinon toutes, vos adhésions. Ceux qui ont fait sécession comprennent qu’en fortifiant votre cause ils préparent la voie pour leur entretien et celui de leurs enfants.
(2) Nous ne permettons aucune sorte de distinction lorsque nous administrons la Sainte communion. Nous prenons garde à ce que ne vienne à la Sainte table aucune personne qui, à cet endroit, manifesterait par un geste ou une action, en s’asseyant à l’écart, ou en cherchant à communier avant ou après ses frères, un sentiment de dégoût à l’égard de ses frères chrétiens. Bien sûr cela soulève une difficulté. Il est pénible d’insister sur des détails sur lesquels on pourrait passer en d’autres circonstances. Mais ceci est une chose dont on doit être sûr. Nous devons être prêts à réprimer toute indication d’une disposition d’esprit à convertir les dons de Dieu en des moyens de condamnation de notre peuple. C’est par charité envers eux que nous sommes obligés de suivre cette ligne de conduite.
J’ai entendu un communiant dénoncer comme ucchilla [souillé] la Coupe de notre Seigneur – la communion de Son sang sacré –, parce que quelqu’un d’une caste inférieure en avait bu avant lui! Il y a de nombreux chrétiens de caste (comme on dit) qui n’hésiteraient pas à parler ainsi. Nous devons certainement exclure de telles personnes. Nous ne pouvons permettre que se présentent à l’autel du Seigneur des hommes qui ont la moindre chose dans leur esprit contre leur frère ou le dénigrent. Nous avons de nombreuses personnes comme cela qui suivent nos services religieux et recherchent notre ministère, mais qui pour cette seule raison cherchent à recevoir la communion de vous. Et vous les encouragez; et ainsi vous rendez nécessaire que je vous rappelle le danger qu’il y a à prendre part aux péchés des autres.
(3) Je ne permets pas qu’on observe une quelconque distinction de caste dans les pensionnats de ma mission. Tous les enfants que je nourris et que j’habille doivent être traités de la même manière: ils doivent frayer ensemble en toutes occasions comme des égaux.»
Source : http://anglicanhistory.org/india/pope_aggression1853/
4 / L’Evangile selon saint Jean en sanskrit

yohanalikhitasusamvâdah (1808)
âsau vâda âsita sa ca vâda îsvarena sârddhamâsîta sa vâdah svayamîsvara eva…
Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu et le Verbe était Dieu….
Source:
http://www.sanskritweb.net/sansdocs/
5 / Traduire les Ecritures chrétiennes avec l’aide de lettrés indiens

William Carey traduisant la Bible avec un lettré hindou
Depuis l’enclave danoise de Serampore (Bengale), le missionnaire baptiste anglais William Carey (1761-1834), arrivé en Inde en 1793, conduit une vaste entreprise de traduction de la Bible dans différentes langues indiennes (et asiatiques) à l’abri de toute surveillance de la Compagnie marchande britannique (East India Company), qui, à l’époque, interdit ses territoires aux missionnaires.
6 / Matteo de Castro (1604-1677), premier évêque (catholique) indien
«Mon intention est claire. Je souhaite premièrement que les indigènes soient traités comme des vassaux [des personnes protégées] et non comme des esclaves ; deuxièmement que les privilèges que votre roi a accordés aux Indiens soient respectés ; troisièmement, que les Franciscains soient renvoyés de Bardes et les Paulistes [jésuites] de Salsette, et que leurs églises soient données à des prêtres indigènes. Ces derniers ne sont en rien inférieurs aux Franciscains et aux Paulistes ; au contraire même, leurs vie, morale et fermeté dans la foi sont supérieures aux leurs.»
Neill, Stephen, The History of Christianity in India. The beginnings to 1707, Cambridge, Cambridge University Press, 1984: 339
7 / Il faut indianiser l’institution ecclésiale, et d’abord la mission
Brahmabandhab Upadhyaya, brahmane bengali converti au catholicisme (1894):
«Les gens ont une profonde aversion pour les prêcheurs chrétiens parce qu’ils pensent qu’ils détruisent tout ce qui est national. C’est pourquoi les missionnaires itinérants devront être totalement hindous dans leur mode de vie. Ils devront être végétariens et s’abstenir de toute boisson alcoolique si nécessaire, et ils devront porter l’habit jaune du sannyasi. En Inde, un prêcheur sannyasi impose le plus grand respect. En bref la mission centrale devra adopter la politique des anciens Pères glorieux du Sud. Les missionnaires devront bien connaître le sanskrit parce que celui qui ignore le sanskrit ne sera pas capable de l’emporter sur les prêcheurs hindous. »
Lipner, Julius J., Brahmabandhab Upadhyay: The Life and Thought of a Revolutionary, Delhi, Oxford University Press, 1999: 206
8 / L’ashram chrétien: une idée protestante, reprise par les catholiques
Règles pour un ashram chrétien rédigées par le méthodiste E. Stanley Jones en 1930:
«1. Un centre qui serait authentiquement chrétien et authentiquement indien ;
2. Les différences raciales seraient abolies et tout le monde vivrait de la même façon dans l’ashram ;
3. Les vêtements, la nourriture et la façon de manger seraient indiens ;
4. Comme nous nous attendrions à ce que des hindous viennent partager notre vie pour des périodes plus ou moins longues, la nourriture serait végétarienne […] ;
8. On créerait un groupe qui étudierait les Evangiles, leur relation à l’héritage de l’Inde, aux religions de l’Inde actuelle et à la vie nationale de l’Inde […] ;
14. L’ashram sera chrétien, et non confessionnel. Les barrières confessionnelles s’estomperont. Nous sommes confiants que l’Ashram sera aussi un lieu où les hindous et les musulmans viendront étudier dans une atmosphère indienne la signification des Evangiles […].»
Kuriakose, M.K., History of Christianity in India: Source Materials, Bangalore, The Christian Literature Society, 1982: 347-348
9 / L’unité ecclésiale et l’indianisation sont solidaires pour les protestants indiens
L’organisation de la Church of South India (CSI, Eglise de l’Inde du Sud) en septembre 1947, dans le mois qui suit celui où l’Inde acquiert son indépendance, est l’aboutissement de négociations démarrées en 1919 au sein du mouvement oecuménique protestant entre les Anglicans, les Méthodistes, les Presbytériens, Congrégationalistes et la Mission de Bâle (luthéro-réformée).
La Constitution de la CSI insiste sur l’articulation entre le rapprochement oecuménique et l’indianisation:
«L’Eglise de l’Inde du Sud reconnaît que dans tous les efforts faits pour réunir les membres divisés du corps du Christ en une seule organisation, l’objectif final doit être l’union de l’Eglise universelle de tous ceux qui confessent le nom du Christ, et que le critère pour tous les projets locaux d’union est d’exprimer localement le principe de la grande unité catholique (universelle) du Corps du Christ. Par conséquent, l’Eglise de l’Inde du Sud désire exprimer dans les conditions indiennes et dans des formes indiennes, l’esprit, la pensée et la vie de l’Eglise universelle en conservant tout ce qui dans son héritage indien possède une valeur spirituelle.»
Kuriakose, M.K., History of Christianity in India: Source Materials, Bangalore, The Christian Literature Society, 1982: 378
10 / Le prêtre indien doit être indien
mais comment? Une formation cléricale à l’indienne — Le cas catholique
L’évêque indien d’Allahabad veut des prêtres indiens cultivés (1962):
«Nous devons bien former nos prêtres sur le plan culturel de façon à ce qu’ils puissent entreprendre leur apostolat parmi les intellectuels avec une efficacité accrue […]. Il ne devrait pas se trouver de prêtres indiens qui connaissent mieux l’histoire et la littérature de l’Occident que celles de leur propre pays.»
Paths [revue de l’Atheneum pontifical de Pune], 1963, 2: 15
Dix ans après l’indépendance nationale, l’archevêque indien de Bangalore critique le «nationalisme malsain» de certains séminaristes (1957):
«Nous ne pouvons ignorer l’attitude de nationalisme intense qui déferle sur l’esprit des jeunes et les incite à considérer la culture ancienne de l’Inde et son héritage philosophique comme quelque chose sans parallèle. En ces jours de patriotisme exagéré, il y a en outre une aversion pour tout ce qui est occidental et une exaltation du produit domestique. L’idée d’autosuffisance dans toutes les sphères de l’activité humaine pourrait conduire certains à surestimer la tradition philosophique de l’Inde […] Cela pourrait être difficile de former des prêtres dotés d’un grand zèle et enthousiasme pour l’Evangile du Christ si leurs cerveaux sont imprégnés d’un nationalisme malsain.»
Seminary Training in India 1958: 48
En 1967, le prêtre indien D.S. Amalorpavadass (1932-1990) manifeste son impatience:
«Il ne suffit pas que des prêtres soient indiens. Il est souhaitable et même nécessaire que ces Indiens […] par leur esprit et leur propos, par leur mode de vie et leurs relations sociales, bref par leur culture, soient totalement indiens.»
Amalorpavadass, D.S., Destinée de l’Eglise dans l’Inde d’aujourd’hui, Paris, Fayard-Mame, 1967.
11 / Indianiser la théologie
De très nombreux écrits théologiques indiens des quarante dernières années s’abreuvent aux textes fondateurs de l’hindouisme. Cet extrait d’un article de George Soares-Prabhu (1929-1995), jésuite indien spécialiste d’exégèse biblique, donne un aperçu de cette démarche du point de vue de sa discipline (1981):
«Une lecture ‘religieuse’ apporte au texte une «précompréhension» nourrie par la riche tradition religieuse de l’Inde, en permettant d’y découvrir des résonances manquées par l’exégète occidental avec sa sensibilité très différente. ‘Le négatif de Jésus développé dans une solution d’hindouisme’, comme le dit P. Chenchiah, peut ‘faire ressortir des traits jusqu’alors inconnus du portrait et ceux-ci se révéler être exactement l’Evangile pour notre temps’.
Présentant sa pénétrante ‘lecture-par-un-Indien’ de l’Evangile de Jean, M. Amaladoss décrit la double tâche qu’une telle lecture requiert: ‘D’abord, il me faut assimiler mes propres culture et passé religieux en lisant les Ecritures indiennes; ensuite, je relirai l’Evangile à la lumière de cette nouvelle expérience’.
Aucune de ces deux tâches n’est facile. Une expérience transculturelle de cette nature demande en effet de se vider de soi-même, ‘une incarnation existentielle de soi-même dans un autre monde’. Et l’ouverture et l’empathie que cela demande viennent difficilement – surtout aux exégètes bibliques qui sont coupés de leurs racines naturelles par de longues années d’endoctrinement occidental, et par leur pratique de la théologie dans une langue occidentale dans les enclaves hautement occidentalisées des séminaires.
Leur problème est aussi aggravé par la riche pluralité des formes religieuses de l’Inde. […] Cela serait donc une erreur de réduire une lecture indienne des Evangiles à une lecture hindoue (en dépit du rôle significatif de l’hindouisme dans la société indienne) – ou pire encore (comme on le fait trop souvent) à une lecture brahmanique. Dans une société où les tribus et les dalits constituent presque un quart de la population, on ne peut ignorer les traditions populaires et tribales.»
Soares-Prabhu, George, The Historico-Critical Method: Reflections on its relevance for the Study of the Gospels in India Today, dans Amaladoss, M., John, T.K., Gispert-Sauch, G., éd., Theologizing in India, Bangalore, Theological Publications in India, 1981, pp. 343-344.