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Les Angles de l'Asie
Asie méridionale et orientale: Terrains, textes et sciences sociales

Traductions, Sciences sociales
Proposition d'un atelier de traduction

Alain Delissen

 

La chose paraît « aller de soi » tant elle est à chaque moment consubtantielle à l'exercice des « Aires culturelles », à l'expérience du Monde. Vivre (écouter, parler) ici et là, penser (décrire, expliquer, légiférer) dans la langue d'ici et dans celle de là-bas. A moins qu'il ne s'agisse déjà, de part et d'autre, de langues. Voire: de discours et de mondes, au pluriel, entre lesquels naît le sens? Car qu'est-ce que traduire? Passer de A à B ou poser un monde possible entre A et B?

La chose paraît tant aller de soi qu'elle reste peu réfléchie et discutée: face à l'immensité inquiète de la traductologie littéraire, la rareté (angoissée?) de la traductologie en sciences sociales. Et presque toujours: le fétichisme du lexique spécialisé (comment rendre la NOTION A par une (deux? trois? n? NOTION/S B?) et les dictionnaires moins comme amers que comme bouées de sauvetage.

L'exercice du traduire, peut-être gâché par le souvenir pénible des versions et des thèmes, reste cantonné au temps scolaire des premiers aprentissages, académiquement dévalorisé, éditorialement peu rémunéré, individuellement pas rentable. On ne s'étonnera donc qu'à moitié des termes de l'échange inégal: combien est traduit de l'Inde, de la Chine ou du Japon qui ne soit pas SUBORDONNÉ au discours du spécialiste?

D'où, à côté de quelques textes proposés à la réflexion, cet atelier de traduction: “Work in progress” qui s'éloigne des formules scolaires solitaires et vaudra validation de AMO 001 pour les étudiants coréanistes.

Henri Meschonnic, Poétique du traduire

Ⓒ Paris, Verdier, 1999

meschonnic

Est présenté ici, par extraits, le texte de Meschonnic. Il se lit donc partout entre guillemets.
Outre les coupures ([...] pour un saut dans la page, (...) pour un saut dans le paragraphe), mon intervention est signalée en gras.
L'astérisque * signale une note infrapaginale dans l'original.

I - INTRODUCTION (pp. 9-57)

1) En commençant par les principes
2) L'Europe des traductions est d'abord l'Europe de l'effacement des traductions

1) EN COMMENCANT PAR LES PRINCIPES

[p. 9] J'ai rassemblé quelques éléments pour une poétique de la traduction, et une expérience. La théorie n'en est que l'accompagnement réflexif.

[p. 11] J'ai tâché, dans les exemples, de multiplier les domaines linguistiques, pas pour les collectionner, mais pour montrer la diversité des problèmes – leur spécificité culturelle. [...]

Je dis poétique du traduire, plutôt que «poétique de la traduction», pour marquer qu'il s'agit de l'activité, à travers ses produits. Comme le langage, la littérature et la poésie sont des activités avant de laisser des produits. [...]

Plutôt, presque, poétique du retraduire. C'est sur les grands textes anciens que s'accumulent les traductions. [...] Là, traduire est une poétique expérimentale.

Peser là où le signe casse

L'idée du traduire change

[p. 13] La traduction depuis toujours tient une place majeure comme moyen de contact entre cultures. La communication consiste à y faire passer un énoncé d'une langue dans une autre. C'est la notion encore la plus répandue. Elle peut suffire pour certains objectifs. Elle n'est plus la seule. Pour des raisons qui tiennent à la transformation en cours des rapports interculturels. [...]

L'intensification des relations internationales ne se limite pas aux nécessités commerciales et politiques, elle a aussi un autre effet: la reconnaissance que l'identité n'est plus l'universalisation, et n'advient que par l'altérité, par une pluralisation dans la logique des rapports interculturels. Cela non sans crises*.

Cinq points de vue plus un

[p. 16] D'où un autre poste d'observation encore, apparemment hors théorie: l'histoire du traduire. [...]

Au XXe siècle, la traduction se transforme. On passe peu à peu de la langue au discours, au texte comme unité.(...) On découvre qu'une traduction d'un texte littéraire doit faire ce que fait un texte littéraire, par sa prosodie, son rythme, sa signifiance, comme une des formes de l'individuation, comme une forme-sujet. Ce qui déplace radicalement les préceptes de transparence et de fidélité de la théorie traditionnelle, en les faisant apparaître comme les alibis moralisants d'une méconnaissance dont la caducité des traductions n'est que le juste salaire. L'équivalence recherchée ne se pose plus de langue à langue, en essayant de faire oublier les différences linguistiques, culturelles, historiques. Elle est posée de texte à texte, en travaillant au contraire à montrer l'altérité linguistique, culturelle, historique, comme une spécificité et une historicité.

Le passeur

[p. 17] La représentation régnante est de l'informationnisme: elle réduit la traduction à un pur moyen d'information. [...]

Le traducteur est représenté comme un passeur. (...) La traduction est, au mieux, couleur localisée: «petit père», pour le roman russe.

Passeur est une métaphore complaisante. Ce qui importe n'est pas de faire passer. Mais dans quel état arrive ce qu'on a transporté de l'autre côté. Dans l'autre langue. Charon aussi est un passeur. Mais il passe des morts. Qui ont perdu la mémoire. C'est ce qui arrive à bien des traducteurs.