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Les Angles de l'Asie
Asie méridionale et orientale: Terrains, textes et sciences sociales

Le destin littéraire du persan de l'Iran à l'Inde

Denis Matringe

 

La poésie persane apparaît soudain et presque déjà formée dans des cours de l’est iranien aux 9e-10e siècles, et il lui suffit d’à peine un siècle pour maîtriser tous ses genres. Pour ce qui est de l’épopée, Ferdowsi achève son Shâh-nâme en 1010 ; Gorgâni écrit en forme de maṡnavi (long poème en vers rimés deux à deux) le premier grand roman médiéval en persan, Vis-o Râmin, en 1054 ; dans le domaine de la littérature didactique, Neẕâm al-Molk compose son Siyâsat-nâme (manuel de politique) entre 1086 et 1092 ; Sanâ’i, le premier grand poète mystique en persan, rédige son œuvre majeure, Ḥadiqat al-ḥaqiqa va šariˋat al-ṯariqa (le jardin de la Vérité et la Loi de la Voie) vers 1125, mais le premier traité de soufisme persan en prose, dû à ˋAli al-Hojviri, date des environs de 1060 ; enfin, dans la deuxième moitié du 9e siècle, Rudaki est un maître de la poésie lyrique, du panégyrique (qâṣide) tout particulièrement. Toutes ces premières œuvres sont déjà des chefs-d’œuvre. D’autres suivront jusqu’au 15e siècle, avec des sommets de la littérature mondiale comme les romans de Neẕâmi (1141-1209), le Maṡnavi de Rumi (1207-1273), le Golestan (roseraie) de Saˋdi (1209-1291), les quatrains de ˋOmar Xayyâm (1047-1123) et les ghazals de Ḥâfez (1325-1390). Au 15e siècle, Jâmi (1414-1492) parachève et clôt, dans les domaines du roman, de la lyrique et du soufisme, la grande période de la littérature persane classique.

Tout ce riche héritage va être assimilé, retravaillé et développé en Inde, où le persan s’impose comme langue de culture et d’administration et comme lingua franca dans nord-ouest dès l’époque de la domination ghaznévide sur le Panjab au 10e siècle, et dans toute l’Inde du Nord à partir des débuts du Sultanat de Delhi au 12e siècle. Avec les genres littéraires et la prosodie, c’est aussi tout le répertoire d’images et de symboles des lettres persanes qui fut adopté par l’Inde musulmane, et avec lui une esthétique fondée non sur l’expression d’émotions personnelles mais sur l’infini raffinement des variations autour d’un nombre limité de thèmes donnés, où tiennent une bonne place des dyades telles que la rose et le rossignol, la lampe et la phalène, le derviche et le roi, le turc et l’hindou, l’échanson et le moralisateur, l’amant « tout suffocant et blême » et l’aimée (la courtisane, souvent) indifférente à ses tourments et accordant ses faveurs à son rival, la mosquée et la taverne, le vin et l’Eau de la Vie.

L’imitation des modèles classiques – un genre en soi, appelé naẕīra – joua un rôle important dans la constitution de cette littérature. Mais cela n’empêcha ni le génie ni l’originalité : ainsi le poème consacré à Lailī-vo Majnūn par Amīr Xusrau (1253-1325) se présente-t-il comme une précieuse guirlande de tableaux exquis, là où le poème de Niẕāmī sur le même sujet est une narration complexe et recherchée visant à l’expression sublime du pur amour.

Dès que la domination musulmane fut fermement établie sur l’Inde du Nord-Ouest, le genre historiographique prit son essor, et avec lui, parfois sans frontière tranchée, celui du miroir des princes. La meilleure histoire composée à l’époque des sultanats est celle des Fīrūzšāhī par Baranī (m. vers 1365), qui regorge de jugements sur la conformité ou non des différents règnes à l’idéal de la charia.. Un autre temps fort de l’historiographie indo-persane se situe à l’époque d’Akbar et trahit les mêmes préoccupations religieuses. Alors que le conseiller du roi Abū’l Faẓl (1551-1602) écrit avec l’Akbar-nāma une histoire très élogieuse du souverain, dont il partage les audaces, le sévère mullah al-Badā’ūnī (1540-1615), dans son « choix d’histoires » (Muntaxabu’l-tavārīx), se montre extrêmement critique envers l’empereur.

Un autre domaine majeur de la littérature indo-persane est celui de la littérature soufie sous toutes ses formes, des traités les plus spéculatifs aux poèmes les plus extatiques en passant par les louanges à la gloire de Dieu (ḥamd), les éloges du Prophète (na‛t) et la célébration des maîtres spirituels, dans les hagiographies (tażkira) ou la poésie. On peut citer ici le nom du prince Dārā Šikoh (m. 1659), frère et rival malheureux d’Aurangzeb, dont le traité comparant terme à terme mystiques musulmane et hindoue est fameux (Majmū‛atu’l-bahrain « la confluence des deux océans »).

Enfin, avec le développement de la vie de cour, le ghazal, maṡnavī et qaṣīda connurent leurs heures de gloire, et l’Inde resta le premier foyer de poésie persane, avant l’Iran, du 16e siècle jusqu’à Bedil (m. 1721), auteur de ghazals, de maṡnavī et de traités en prose d’abord difficile. Mais même après que l’ourdou eut pris le relais du persan comme lingua franca et langue de culture des musulmans de l’Inde, ces genres continuèrent à briller en persan. Nombre de poètes ourdous, et parmi eux les plus grands, comme Mīr (18e siècle), Ġālib (19e siècle) et Iqbāl (20e siècle) écrivirent aussi des chefs-d’œuvre en persan.

 

Article classique de Bernard Cohn

cohn_command_language.pdf — Bernard S. Cohn, The command of language and the language of command, repr. in B. S. Cohn, Colonialism and Its Forms of Knowledge. The British in India, Princeton NJ, Princeton University Press, 1996, pp. 16-56 & 164-170. (Première publication dans Subaltern Studies, IV en 1985.)

 

Un article et un chapitre d’ouvrage à lire

fouchecour_litterature_persane.pdf — Fouchécour, Charles-Henri de, «Littérature persane», dans Raymond Queneau, dir., Histoire des littératures I : Littératures anciennes, orientales et orales, 2e éd., Paris, Gallimard, «Encyclopédie de la Pléiade», 1977, pp. 754-787.

alam_persian.pdf — Alam, Muzaffar, The Culture and Politics of Persian in Precolonial Hindustan, dans Sheldon Pollock, dir., Literary Cultures in History: Reconstructions from South Asia, Berkeley, University of California Press, 2003, pp. 131-198.