|
Les Angles de l'Asie |
|
|
Retour à l'introduction: Dans le monde et hors du monde Dans le monde et hors du monde Francis Zimmermann séminaire du 30 mars 2010 Je fais amende honorable — après la discussion suivant le séminaire — et je conviens que dans l'immense majorité des histoires de vie et des situations étudiées par les anthropologues, les sociologues et les politologues depuis vingt ans, le Renonçant, loin de se perdre dans l'anonymat, se trouve occuper de nouvelles positions sociales, qu'il est souvent engagé dans des activités d'enseignement, des activités politiques ou autres qui le mettent en vue, qu'il porte un nom et jouit parfois d'une grande notoriété. Je conviens aussi que l'itinérance n'a qu'une part limitée dans le genre de vie du Renonçant par rapport, par exemple, à la vie monastique. Je conviens enfin que l'errance, lorsqu'on prend la Route pour se perdre dans l'immensité de l'Inde et devenir une non-personne, n'est qu'un cas-limite de l'itinérance qui suit au contraire le plus souvent des routes balisées. Mais je m'intéresse spécifiquement à ce cas-limite — la décision de se perdre dans l'anonymat — parce qu'il me paraît représenter un modèle (une modélisation indigène) de ce qui constitue «le renoncement au monde» dans son principe. Il me semble qu'il s'agit de rompre avec la vie sociale et la scène langagière ordinaire, en choisissant cette forme d'anonymat apparentée à ce que les sociologues (Erving Goffman) et les juristes appellent une non-personne. Une non-personne est quelqu'un dont on a effacé la présence ou dont on a effacé la mémoire. Il y a des noms propres qui permettent d'identifier les personnes qui les portent et de leur assigner une position sociale, et d'autres noms — surnoms et pseudonymes — qui ne sont que le masque de l'anonymat. Je me demande, et c'est une question à poser aux anthropologues qui ont suivi leurs histoires de vie, si les noms que portent les renonçants ne sont pas ainsi des noms sans mémoire. Le renonçant, dans le principe, est un anonyme, et non pas tant un individu qu'un personnage au sens où Mauss employait ce mot pour désigner un rôle «figurant la totalité préfigurée» des vivants (en ce monde) et des morts (dans l'autre monde). Voyez la référence exacte sur la page: Distinctions indigènes retravaillées par les sociologues Renoncer au monde, dans le principe, c'est partir en quête de soi en choisissant de se perdre dans l'anonymat. Cet anonymat volontaire est la forme extérieure que prend le travail intérieur du Renonçant qui (encore une fois dans le principe) part en quête de soi. L'anonymat est l'envers de la vie intérieure. Vus du dehors les anonymes dans la foule itinérante à la recherche de soi — quelles que soient les formes et les compromissions de cette itinérance — s'imitent les uns les autres. Vus du dedans, ils s'efforcent chacun de récupérer par la pensée et la contemplation leur singularité véritable (kaivalyam) comme dit l'auteur du Yogabhâsya (II.6). Pour être sociologiquement compris, le renoncement doit être tant vu du dehors, dans l'espace public, que vu du dedans, dans l'intériorité de la discipline de soi:
Renoncer au monde, c'est à la fois un acte du dedans et un acte du dehors. Vu du dehors, c'est l'acte de décider de non-agir — le choix de la nivrtti disent les philosophes indiens — et de se fondre dans la foule. Vu du dedans, c'est le summum de l'action, l'action sur soi. Vu du dedans, le renonçant prend modèle sur son maître pour construire sa vie intérieure. Vu du dehors, le renonçant se laisse emporter par ce que Gabriel de Tarde appelait les flux imitatifs; il se fond dans la foule anonyme et se comporte comme le flot innombrable des itinérants. Retour à l'introduction: Dans le monde et hors du monde
|
|